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Et si le néomanagement nous tuait à petit feu ? C’est en tout cas le constat que fait l’expert du management et professeur à Stanford, Jeffrey Pfeffer, dans son dernier ouvrage au titre percutant : Dying for a Paycheck. Sans surprises, les conditions de travail les plus à risque sont celles que l’on retrouve bien souvent chez les start-ups. On revient sur ce phénomène pour comprendre les dangers du néomanagement, et comment les start-ups peuvent les éviter.

D’après le chercheur en management américain, la vie de bureau ne serait pas moins dangereuse qu’une profession à risques. Pour les ouvriers de l’open space, la surcharge de travail et le stress liés aux politiques managériales de la performance sont un véritable danger de mort. Bien connu en Asie, le phénomène se mesure à peine aux Etats-Unis et en Europe, où les premières études démontrent son ampleur, notamment chez les femmes et les minorités. Pour vaincre ce fléau, Jeffrey Pfeffer veut l’exposer au grand jour, et initier une prise de conscience collective de la “pollution sociale” au bureau, comme l’a connu l’écologie dans les années 60.

D’après ses recherches, l’environnement toxique du travail serait la cinquième cause de mortalité aux États-Unis, notamment lié aux conséquences sur la santé physique et mentale du stress. L’année passée, 120 000 personnes sont ainsi décédées aux États-Unis à cause de leur cadre de travail. Le phénomène n’est pas nouveau, et ne connaît pas de frontières. En Chine, un million de personnes meurent chaque année à cause d’une surcharge de travail, tandis qu’au Japon, le phénomène est si fréquent qu’il porte un nom, karoshi, reconnu comme maladie professionnelle depuis les années 70. Et la France n’est pas en reste.

Difficile de dire si le phénomène s’aggrave avec les années, mais pour Jeffrey Pfeffer, les facteurs, eux, sont de plus en plus nombreux. Insécurité économique, sollicitations permanentes, équilibre vie pro/vie privée menacé, les causes du mal-être au travail se multiplient. La gig economy, l’économie des plateformes de micro-travail, a déjà fait ses premières victimes.

Parmi les principales causes identifiées par Pfeffer :

  • des horaires imprévisibles et excessifs
  • des attentes irréalistes
  • l’absence d’assurance santé
  • le manque de contrôle et d’autonomie.

En somme, le quotidien de beaucoup d’entrepreneurs, indépendants ou startuppeurs, dont on sait déjà qu’ils sont les plus exposés au burn-out.

Le coût de la “pollution sociale”

 

Avec son livre, Jeffrey Pfeffer espère susciter un réveil collectif du type de celui qu’a provoqué en 1962 la publication du Printemps silencieux de Rachel Carson sur la pollution environnementale et les risques liés à l’usage de pesticides. Pour cela, il élabore sur la notion de “pollution sociale” inventée par Nuria Chinchilla, professeur de management à l’IESE Business School. Celle-ci désigne l’ensemble des pratiques managériales qui ont un impact néfaste sur la santé physique et psychologique des employés, comme le micromanagement ou la dissolution de la vie privée. L’avantage de ce concept, c’est qu’il permet d’avoir une approche englobante sur la question du bien-être au travail, à rebours de la responsabilité individuelle que l’on impose au salarié comme au manager. “Les entreprises devraient se préoccuper de ce qu’elles font à l’environnement social, pas seulement à l’environnement physique”, explique l’universitaire.

“Prévenir plutôt que guérir”

 

Il faut dire que depuis plusieurs années, Jeffrey Pfeffer alerte sur la toxicité des environnements de travail dans un pays où l’accès à la protection sociale dépend encore principalement de son activité professionnelle. Il en est même arrivé à la conclusion que si les États-Unis possédaient une couverture sociale universelle comme en Europe, la moitié des décès liés aux conditions de travail pourraient être évités. Mais traiter les effets du stress au travail (engendrant dépression, addictions, maladies chroniques…) ne suffit pas. Comme pour l’impact environnemental ou la sécurité au travail, une régulation doit être mise en place pour préserver le bien-être des employés. Pour cela, les Etats-Unis n’hésitent pas à s’inspirer de la France, et Jeffrey Pfeffer cite, dans une interview pour The Outline, la proposition de loi déposée par un conseiller municipal de New York pour le droit à la déconnexion des salariés.

Un climat orwellien

 

 

Dans la course à la performance, l’entreprise n’hésite plus à rationaliser les comportements de ses équipes. Pour cela, certaines cherchent à automatiser la gestion de leurs ressources humaines à grand renfort d’algorithmes. Au MIT Media Lab est née la start-up Humanyze, qui utilise les données pour mesurer la satisfaction des employés et leurs interactions au travail. Elle propose une “plateforme d’analyse de personnes” qui recense toute l’activité d’un employé : la fréquence de ses conversations, ses déplacements, son taux d’activité et même son humeur. Et elle n’est pas la seule. “Cette entreprise en sait plus long sur moi que ma propre famille”, témoigne Leighanne Levensaler de Workday, une start-up qui prédit les départs d’employés, à The Economist. Et justement, ce que montre Jeffrey Pfeffer, c’est que cette surveillance généralisée peut avoir un impact destructeur sur le tissu familial… comme sur la performance des entreprises à long terme. Personne n’y gagne et l’auteur s’adresse aux dirigeants pour les exhorter à prendre la mesure du problème.

La culture d’entreprise n’est pas un supplément d’âme

 

“C’est plus grave que je ne le pensais” répond-t-il quand on l’interroge sur ses découvertes. Toutes les industries, et tous les échelons en sont affectés. Le problème est systémique, mais touche encore plus les minorités, qui font face à des discriminations auxquelles s’ajoute un climat social pollué. Et les solutions ne sont pas simples. Parler de “bienveillance” au travail ne veut plus rien dire, et Jeffrey Pfeffer se montre très critique vis à vis des réponses apportées par les entreprises pour garantir le bien-être de leurs employés. En clair, cours de yoga, salles de sieste et goûters gratuits ne suffiront pas à endiguer le fléau. Pour cela, sa confiance se dirige vers la puissance publique et la justice. Comme pour la protection de l’environnement, les entreprises doivent être tenues responsables pour leurs actions. La régulation est une solution à long terme, qu’un scandale semble seul capable d’accélérer. “Si nous voulons un jour faire des progrès là-dessus, nous avons besoin de l’une de ces deux choses : le gouvernement, ou un énorme procès.”

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