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“Flex office” et “coworking” sont le reflet de politiques managériales qui survalorisent le travail collaboratif au détriment du travail individuel, dans un souci de productivité. Au bureau, la solitude est désormais devenue persona non grata alors même qu’elle est un moteur de la créativité.

« C’est amusant de voir à quel point les espaces de coworking se multiplient, à Paris, ça commence à être une jungle. » constate Marion Carré, la fondatrice du chatbot culturel Ask Mona. C’est un fait.  Pas un jour ne se passe sans qu’on puisse en lire les bienfaits. Flex office – sans bureau fixe – et coworking sont devenus les nouveaux motto de la Start-up Nation. Face à eux, le bon vieux bureau individuel, petit îlot de solitude sédentaire, disparaît peu à peu. Or, cette tendance spatiale, qui trace les figures d’un environnement de travail à géométrie variable, est surtout la manifestation physique de politiques managériales qui encensent le collectif comme condition de productivité et de bien-être. Mais est-ce bien vrai ? Qui n’a pas souffert de journées passées sans une minute à soi, pour penser, lire ou écrire (dans cet ordre, s’il vous plaît) ? L’obsession collaborative a été remplacée par un isolement d’un nouveau genre, celle que vous n’atteindrez qu’au prix d’un effort individuel – dont le deep work est la marque. Cet art nouveau de la concentration absolue. 

Pourtant, on perçoit chez les travailleurs les signaux faibles d’un ras-le-bol du collaboratif forcé. Les raisons ? Perte d’intimité, de rites routiniers, mais aussi sentiment de dépersonnalisation et de standardisation. Alors, on s’autorise à penser : et si le futur du travail passait par l’art de réinventer la solitude ? Quels en seraient ses bienfaits ? KMF livre trois pistes aux startuppers qui veulent se retrouver, et aux managers qui veulent les aider. Mais avant, place au bilan.

CENT ANS DE MULTITUDE

L’histoire du management et de l’organisation du travail n’est pas une histoire de solitude, loin de là. Depuis les années 1950, les open spaces se sont normalisés et confrontent le salarié à la masse perpétuelle. Et voilà qu’en 2018, la généralisation des espaces collaboratifs veut faire de la solitude une histoire ancienne. Dans ces nouveaux lieux, le travailleur est un nomade à la propriété abolie, flexible et surtout soumis à l’injonction du travail collaboratif. Si bien qu’à peine installé à son poste de travail impersonnel et éphémère, le travailleur moderne le quittera rapidement pour : passer un call, faire une réunion, tenter de s’isoler, croiser Jeff et se lancer dans un brainstorming imprévu…avant de s’écrouler en salle de sieste. (Toute ressemblance avec des scènes vécues ne saura être que fortuite).  Comme en témoigne Marion Carré : « Avec le nombre d’individus sur le campus, c’est vrai qu’il est difficile d’échapper aux problématiques du nombre et de structuration de l’espace. Mais à Station F,  il existe de petits recoins où aller se planquer pour être tranquille.»

Alors certes, les plus courageux pourront toujours trouver des restes de solitude à l’étroit dans une fausse cabine téléphonique, ou devant un bureau d’écolier face au mur. Mais c’est surtout l’isolement du groupe qu’ils permettent. Car ces îlots ont tout de la robinsonnade. L’exemple le plus frappant ? La Jabbrrbox, une box vitrée bientôt disponible (moyennant 30 dollars de l’heure) dans tous les lieux densément peuplés. “Un lieu pour penser” explique le fondateur de la start-up, Jeremy Jennings, qui s’adresse au travailleur stressé.

Version moins extrême, l’attrait pour la méthode deep work ou l’art de la concentration absolue, se lit également comme l’érection d’une nouvelle solitude psychologique par ailleurs instrumentalisée comme un nouvel outil de performance.

LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS

Or, ce rejet primaire de la solitude au sein de l’organisation des espaces de travail n’est pas sans causer quelques souffrances. A commencer par le sentiment de dépersonnalisation du salarié. Aux oubliettes, la photo du labrador qui pue la moquette ! : « Vous savez, auparavant tout le monde avait la photo d’un enfant, une plante verte. Aujourd’hui tout le monde est anonyme, on ne peut rien apporter. » témoigne Florence, déléguée syndicale chez Sanofi. A force d’être à tout le monde et à personne,  les espaces se standardisent et s’aseptisent. Sur France Inter, Emma en flex office évoque sa frustration : « je trouve ça affreux. Le fait de ne pas pouvoir personnaliser les bureaux. Je trouve ça déshumanisant. Ca remet vraiment l’Eglise au milieu du village…On n’est pas là pour s’approprier l’espace et se créer une petite zone de confort. On est là uniquement pour produire. »

Pourtant, la solitude peut favoriser la productivité, et la créativité. Parce qu’elle invite à la retraite, à la halte, au rêve, à la contemplation, elle rend au salarié sa part d’individualité au sein du multiple. Pour Hannah Arendt, la solitude se pense comme une forme de développement bénéfique de la pensée : « toute pensée s’élabore dans la solitude. » Elle est une posture désirablement choisie, où l’individu dans l’exercice d’une activité intellectuelle entre en introspection, nourrit sa personnalité pour pouvoir faire germer des idées nouvelles.

DE L’ART DE RÉINVENTER LA SOLITUDE AU TRAVAIL

Les vertus de la solitude dans une époque de sollicitations permanentes sont nombreuses. Mais comment lui redonner une place noble au sein de l’intraitable ruche du travail ?  

Trois conseils à méditer :

1. Limitez les temps collectifs qui ne sont pas indispensables. Le travail d’équipe est nécessaire mais la productivité passe aussi par le respect du travail individuel. C’est pour cette raison que la start-up Alan a supprimé les réunions improductives. “Maintenant, quand on a besoin de l’intelligence de l’équipe pour résoudre un problème, approfondir un sujet, valider des solutions, au lieu de programmer une réunion pour résoudre un problème, on ouvre une issue sur Github » affirme son co-fondateur, Jean-Charles Samuelian. Surtout, une partie du temps imparti à ces réunions a été remplacé par des moments où la collectivité est réellement associée à la détente. Fini les parties de baby qui finissent en brainstorming !

2. Privilégiez les outils qui ne sollicitent pas en permanence vos équipes. A l’image de Tristan Harris, très critique sur « l’économie de l’attention » venue pirater les esprits des open spaces, repensez vos outils et vos gestes quotidiens, comme mettre son téléphone en mode avion, couper les notifications et privilégier les solutions moins intrusives pour des discussions spécifiques. Exit les channels Slack pour décider du déjeuner !

3. Érigez la solitude comme une valeur de votre culture d’entreprise. La culture d’entreprise passe par un processus d’assimilation à un groupe, à un système de valeurs qui faciliter le management.  Elle dépend donc du collectif, et y introduire l’importance de la solitude revient presque à lui contrevenir. Pourtant, défendre l’idée que la solitude n’est pas un mal, mais un besoin fondamental, permet de garantir à long terme le bien-être de tous. A l’instar du droit à la déconnexion.

« Sans grande solitude aucun travail sérieux n’est possible » Picasso.

Mais dans un monde du travail où les murs se décloisonnent pour imposer un modèle où le collectif est roi, la performance tant désirée, risque de n’être jamais comblée. Surtout pour les startups qui aimeraient un jour pouvoir scaler. A mesure que la distraction pullule, la pression collective se fait forte et et le travail solitaire recule. La tendance du deep work témoigne bien du besoin de ménager des moments d’isolement tangibles et vertueux, mais c’est aussi le signe de l’hypertrophie d’une solitude rendue impossible. Et si demain, le futur du travail s’inventait aussi en solitaire ? KMF compte sur vous !

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