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Alors qu’il est reproché à l’écosystème de la tech de devenir une monoculture, une approche plus inclusive et diverse du numérique devient nécessaire. Des algorithmes racistes de Facebook au projet d’une intelligence artificielle homophobe, pas une semaine ne passe sans qu’un nouveau scandale ne vienne mettre au jour le potentiel discriminatoire de nos outils numériques. A l’heure où les entreprises s’appuient de plus en plus sur la promesse de l’intelligence artificielle de s’affranchir de nos propres préjugés, il paraît essentiel d’impliquer des publics marginalisés dans la conception des technologies. Le handicap, loin d’être un frein à l’innovation, ne serait-il pas son moteur le plus précieux, tant technologique que d’usage ? Et s’il nous permettait de recommencer à rêver aux voitures volantes au lieu de rester coincé aux 140 caractères, pour paraphraser Peter Thiel ?

Nécessité est mère de l’invention, comme disait l’autre…

 

Difficile de parler du handicap au singulier, tant il recoupe des réalités disparates, pour la plupart peu ou pas visibles. Longtemps considéré comme un domaine à part, tant sur le plan de la recherche que des politiques publiques et du marché économique, le handicap peine à prendre sa place dans des réflexions transversales comme celle du numérique. Historiquement, handicap et innovation technologique ont pourtant toujours été liés.

 

 

Car le handicap est à l’origine d’innovations profitables à toute la société. Depuis la machine à écrire, dont les premiers prototypes ont été conçus pour la correspondance avec les non-voyants au début du XIXe siècle, jusqu’au sms, inventé par une équipe de recherche finlandaise pour les malentendants à la fin des années 80, nombre d’innovations actuelles sont nées d’une recherche d’accessibilité avant de gagner le grand public. Téléphone, clavier, sms, mail…comme l’explique Cliff Kuang sur Co.Design, l’histoire des outils de communication nous prouve que le handicap est au cœur des processus d’innovation. Les premiers protocoles mail, par exemple, ont été développés par Vint Cerf pour faciliter ses échanges avec sa femme, sourde.

Et pourtant, paradoxalement, la simple consultation d’une page web est encore une épreuve pour beaucoup de personnes en situation de handicap. Objets connectés, assistants vocaux et services appuyés sur d’intelligence artificielle nous promettent un avenir technologique plus inclusif, mais leur conception en vase clos risque de perpétuer les discriminations et d’accentuer les inégalités. Et s’il était temps d’inverser la logique et de replacer le handicap au coeur de l’innovation ?

Le progrès technologique n’est pas spontanément égalitaire

 

Les personnes en situation de handicap bénéficient du développement d’innovations grand public, qui sans s’adresser spécifiquement à leurs besoins, parviennent à améliorer significativement leur quotidien. Les objets connectés qui se préparent à envahir nos foyers, les chatbots nourris à l’intelligence artificielle et autres assistants technologiques sont ainsi de formidables signes d’espoir pour les handicapés moteurs et sensoriels. En France par exemple, la reconnaissance vocale est employée par des startups spécialisées comme Ava ou RogerVoice pour faciliter les conversations avec des personnes atteintes de surdité, ou encore par Helpicto pour compenser un handicap mental comme l’autisme. Les progrès de la robotique permettent aujourd’hui de concevoir des prothèses ultra-performantes, encore majoritairement réservées au milieu hospitalier comme celle de la startup lilloise Japet, bien que des initiatives open source, tel que My Human Kit et Efabrik autour de fablabs dédiés au handicap, tentent d’en démocratiser l’accès.

Mais il ne faut pas s’y tromper. Le progrès technologique, dans l’enthousiasme habituel qui l’accueille, masque une réalité plus contrastée. Certes, les avancées des interfaces homme-machine nous prédisent un avenir où la technologie, devenue inclusive, nous permettra de « dépasser le handicap ». Pour autant, les innovations de rupture, comme l’exosquelette, sont encore loin de bouleverser le quotidien des personnes handicapés, et le développement commercial de l’IOT fait bien peu de cas de ce public aux attentes spécifiques.

Comme l’explique l’anthropologue Daniela Cerqui, la promesse technologique crée un « puissant imaginaire d’égalité » sur lequel repose par exemple l’idée d’accès universel au savoir par Internet. Ainsi quand en 1990, Tim Berners Lee développe le HTML, il intègre la notion d’accessibilité universelle à son invention, c’est à dire de “mettre le web et ses services à la disposition de tous les individus, quels que soient (…) leurs aptitudes physiques ou mentales.” Et pourtant, pour les 12 millions de français en situation de handicap, l’idéal d’un “web pour tous” semble encore relever de la science-fiction.

Le “bon usage” du web

 

“L’autre jour, un développeur m’a dit que les aveugles n’utilisaient pas Internet”, déplore Luce Carevic, directrice de production chez Access42, une startup qui accompagne et forme des acteurs publics et privés à l’accessibilité numérique. Il s’agit de permettre à tous d’accéder aux contenus et outils numériques, et ce, quelle que soit leur façon d’y accéder. Un aveugle, par exemple, utilisera un lecteur d’écran avec une plage braille ou un logiciel de reconnaissance vocale pour retranscrire une page web, ce qui nécessite que celle-ci ait des contenus lisibles par le lecteur (tel que des descriptions d’images). “La sensibilisation est la première étape”, explique Luce, pour entrer dans un processus de mise aux normes souvent qualifié de laborieux et contraignant par les équipes web. Les technologies sont relativement simples, mais méconnues. “En clair, l’accessibilité est un domaine où il y a peu de technicité, il nous faut trois jours pour former un développeur. Pourtant, il y a aussi très peu de bons experts sur le sujet, nous sommes une dizaine de sociétés en France” souligne Jean-Pierre Villain, gérant de Access42.

L’accessibilité est un des mythes de l’UX pointé par cette initiative des designers Zoltán Kollin et Zoltán Gócza.

Le problème n’est donc ni de l’ordre de la technique, ni des compétences, mais plutôt de la culture. Le handicap est encore regardé comme un sujet secondaire, trop spécifique et mal compris. Les personnes handicapées se heurtent donc à une méconnaissance de leurs usages numériques et à un désintérêt de nombreux professionnels du web. Une situation qui pourrait changer avec la mise en application en 2018 de l’article 106 de la loi République numérique.

Quand la volonté individuelle ne suffit pas, que peut la loi ?

 

Depuis 2005, la loi Handicap impose aux sites publics d’être accessibles. Assez ambitieuse dans la portée mais sans sanctions dissuasives, elle sera peu suivie d’effets. Celle qui la remplace en 2016 concerne cette fois les délégataires de services publics et les grandes entreprises. Elle prévoit des sanctions financières, quoique symboliques (5 000€ par an et par site). Bien loin de la mesure mise en place en 2005 pour favoriser l’insertion professionnelle, qui oblige les organisations de plus de 20 salariés à compter 6% de personnes en situation de handicap parmi leurs employés, sous peine de lourdes amendes.

Le décret sur l’accessibilité numérique devra être publié avant octobre 2018, pour se conformer aux règles européennes. « On a besoin de cette réglementation pour soutenir l’action politique » affirme Jean-Pierre Villain. Au niveau de l’Etat, mais aussi dans les entreprises, où « l’existence d’un risque juridique permet de créer le débat en interne », quand souvent le sujet est traité comme secondaire et qu’il ne passe pas l’épreuve de la hiérarchie.

En effet, les formations en entreprise et la sensibilisation au sujet dans les universités sont encore rares. Alors on fait appel à des sociétés spécialisées pour des audits et des mises aux normes.

“C’est comme une faute d’orthographe : une fois la page imprimée, il faut tout refaire” illustre Olivier Nourry, consultant en accessibilité numérique, “alors que le plus simple reste encore d’apprendre une bonne fois pour toute la grammaire”.

De la loi aux incitations parfois musclées

 

Sur le plan législatif, la question de l’accessibilité numérique diffère d’un pays à l’autre. Aux Etats-Unis, alors que plus de 240 procès ont eu lieu en 2016 contre des sites inaccessibles (en e-commerce principalement), la juridiction demeure évasive et suscite des levées de boucliers. Les procès se soldent par des arrangements à plusieurs millions de dollars, comme dans le cas du géant Target en 2008 qui s’est conclu par un règlement de 10 millions de dollars en faveur de la Fédération Nationale des Aveugles. Au Royaume-Uni, les entreprises privées sont tenues de rendre leurs sites et applications accessibles sous peine de poursuites, et plusieurs associations influentes n’hésitent pas à pratiquer le name and shame pour encourager les plus récalcitrants.

“La France a besoin d’une bonne remise à niveau, quand on compare aux pays anglo-saxons” avertit Jean-Philippe Simonnet, membre de l’association Paris Web qui organise depuis 2006 des conférences publiques sur l’accessibilité numérique. Ici, les collectifs d’usagers et les associations n’ont pas l’influence du Royal National Institute for the Blind britannique auprès des entreprises, et l’absence de recours collectifs freine les revendications.

Les bonnes pratiques viennent…des États-Unis

 

Cette réglementation plus avancée traduit aussi un regard différent porté sur le handicap. Dès la fin des années 80, le champ des disability studies lancé aux Etats-Unis, Canada et Royaume-Uni permet de penser le handicap à travers sa dimension sociale, à l’opposé d’une vision strictement médicale. Il est analysé comme l’objet d’une discrimination, au même titre que le genre, la sexualité ou l’origine, au point que pour l’ONU, les personnes handicapées constituent aujourd’hui la plus grande minorité du monde.

Dès lors, il n’est plus tant question d’accessibilité que d’inclusivité, non pas d’adapter mais de « faire avec”. Il n’est donc pas étonnant de constater que chez les géants de la tech américains, l’accessibilité est intégrée dès les premières étapes de conception et dans le coût de développement des produits, ce qui réduit considérablement les frais et en fait un réflexe. Partant du principe qu’un produit conçu pour des personnes ayant des contraintes physiques ou cognitives est un meilleur produit pour tous, le concept de “design universel”, théorisé par l’architecte américain Ron Mace, inspire les designers de la Silicon Valley.

L’iPhone d’Apple a ainsi été conçu dans cette démarche, en misant sur l’intuitivité et la simplicité d’usage.

La visée est à la fois humaniste et économique : réduire l’exclusion permet d’élargir le marché. Et celui du handicap est en hausse, avec le vieillissement de la population des pays occidentaux. L’arrivée des smartphones à la fin des années 2000 a d’ailleurs fait beaucoup pour l’accessibilité, avec le développement du web mobile qui entame le grand chantier du responsive web design et consacre la notion d’expérience utilisateur.

Inclusive by design

 

Chez Microsoft, l’approche empathique du design thinking a fait germer, sous l’impulsion du designer paraplégique August de los Reyes et de Kat Holmes, à l’origine du design de Cortana, le concept de design inclusif. Le handicap – par l’observation des usages qu’il induit – devient le point de départ à la conception de nouveaux services. La négociation que la personne en situation de handicap opère avec son environnement est une source d’inspiration qui révèle la nature contextuelle et non figée du handicap. “Il devient une opportunité de création” explique Philippe Trotin, référent handicap et accessibilité de Microsoft France, “mais pose aussi des questions éthiques, notamment sur la manipulation de données médicales”.

La R&D autour du handicap nécessite en effet d’être soucieux de l’éthique. Notamment dans le cas des innovations les plus poussées en robotique ou en intelligence artificielle, qui répondent à une logique d’“augmentation” du corps humain. Pour Gérald Comtet, animateur du cluster des technologies de la santé I-Care interrogé dans le cadre de l’étude Handicap et Innovation de Nova 7, “il existe quelquefois des ambiguïtés autour de certains investissements lourds dont le but premier est d’augmenter la performance humaine et non pas seulement de répondre à des situations de handicap.” Le handicap devient alors un prétexte pour financer et légitimer des projets sans en examiner les implications éthiques.

gif un homme souleve des poids avec un exosquelette

L’exosquelette, lifechanger ou cosplay d’Iron Man ?

 

Le handicap entretient une relation complexe à la technologie, que les innovations actuelles risquent d’accentuer. Souvent taxés de ne répondre qu’à leurs propres problèmes et désirs, les acteurs de la tech gagneraient à mieux intégrer les usages des personnes handicapés dans leurs processus d’innovation. Pour les réconcilier et inspirer la création de meilleurs produits pour tous.

Publié le 27 octobre 2017 -

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