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Si vous naviguez dans un monde de startups, vous avez sans doute passé ces dernières années à l’ombre des Monstera, parmi les tigres et les perroquets ou sur fond de motifs tropicaux. Pour cela, inutile de s’expatrier à Bali dans une vie de freelance bohème. La jungle s’est invitée à Paris, dans les noms, les métaphores, et l’esthétique des entreprises. Le milieu s’auto-décrit comme tel, à travers l’exemple marquant de Welcome to the Jungle, ou le penchant sauvage du programme Lion de The Family. Programme qui édite aujourd’hui un Livre de la jungle suite à une campagne de financement participatif. Chez ceux qui aspirent à tirer parti de l’image et de l’économie des “start-ups”, le mouvement est similaire, en témoigne le traitement “jungle” d’une partie des espaces de Viva Technology cette année. Plus généralement, la métaphore fait le bonheur des commentateurs en tous genres et mobilise un imaginaire qu’il est intéressant d’interroger.

La métaphore, entre figure de style et programme idéologique

“Les entreprises du XXIe siècle sont devenues essentiellement des systèmes symboliques, qui contribuent à renforcer l’identité du groupe et l’adhésion de ses membres”, explique Jean-Jacques Pluchart en s’appuyant sur Eugène Enriquez. “Seul le déclic analogique nous passionne : c’est seulement par lui que nous pouvons agir sur le moteur du monde. Le mot le plus exaltant dont nous disposons est le mot “comme”, que ce mot soit prononcé ou tu. C’est à travers lui que l’imagination humaine donne sa mesure et que se joue le plus haut destin de l’esprit”, ajoute André Breton dans Signe Ascendant.

A ce titre, les métaphores sont des outils récurrents dans la description des milieux professionnels. Managers, communicants ou même journalistes en usent et en abusent. Dans Images de l’organisation, Gareth Morgan décrit les canons du genre : métaphore de la machine, de l’organisme, du cerveau, du système politique ou de l’instrument de domination… Cependant, l’évolution permanente de nos modèles professionnels interdit de graver ces analogies dans le marbre. L’émergence de l’économie numérique a permis l’éclosion de nouvelles métaphores. “Les images classiques d’armées, d’églises, d’équipes sportives, d’ordinateurs, ne sauraient traduire la complexité des structures et des processus d’entreprises-réseaux”, précise Jean-Jacques Pluchart.

C’est dans ce contexte que la “jungle des startups” s’est imposée comme une image centrale, à la fois simple figure de style et programme idéologique.

La jungle comme programme

La métaphore de la jungle fait appel à un imaginaire collectif et dessine les contours d’une idéologie dont la portée est véritablement politique. Si la réalité des représentations est évidemment plus complexe, le programme peut se résumer en 3 points.

  • Le terme est emprunté au sanscrit जङ्गल jagala, qui signifie “espace naturel sauvage”. A l’heure où “l’esprit startup” et la “Startup Nation” sont de plus en plus tournés en ridicules, la référence au territoire inoccupé et hostile permet de réactiver un imaginaire de conquête.

 

  • Plus évidente encore, la référence à la loi de la jungle convoque son lot de références. L’univers des startups doit être impitoyable et obéit à la logique libérale du plus fort. En termes de recrutement et d’adhésion, cette idée de danger fonctionne sur le mode de l’injonction paradoxale. Avec le programme Lion, The Family formule une promesse séduisante : “faites partie des élus, là où si peu réussissent, soyez les rois de la jungle…” Comme l’explique Yves Jeanneret, “les analogies assignent une place au lecteur” et lui proposent une attitude. La métaphore de la jungle invite le “startupeur” à se penser en prédateur.

 

  • Enfin, l’image de la jungle s’appuie sur une esthétique exotique et colorée, elle réveille un imaginaire primaire. Dans un milieu urbain, qui s’appuie avant tout sur l’objectivité des données et ne jure que par l’intelligence artificielle, c’est un bon moyen de prendre un contre-pied esthétique et d’entretenir l’idéal créatif.

 

Basculer la métaphore : la jungle comme autocritique

Le charme des métaphores – et de l’écriture en général – tient à l’interprétation. Yves Jeanneret parle d’une “figure du risque” de la communication, dans le sens ou l’analogie “confère à un thème idéologique l’apparence de la vérité absolue”, tout en donnant lieu à des basculements du sens. Dans le cas de la jungle, l’ambivalence de la comparaison est très forte et donne aux commentateurs – comme moi – un excellent support critique.

Les séductions d’une jungle sauvage s’accompagnent de références bien plus négatives. La jungle est un écosystème fermé et hostile, que l’on peut rapprocher de l’entre soi du monde des startups. La jungle obéit à la loi du plus fort et entretient des chaînes alimentaires qui condamnent les faibles. En cela, elle rappelle l’hyper-financiarisation des jeunes pousses et la domination toujours croissante des géants de la technologie. Même si Y Combinator a financé bien plus de startups depuis 2012 qu’avant, aucune n’est devenue un géant. À mesure que les titans technologiques accumulent de la puissance, les startups ont de plus en plus de mal à rivaliser”, explique Hubert Guillaud. La jungle est un espace de non-droit, qui fait écho aux contournements légaux que l’économie numérique a imposé aux états et aux institutions, du point de vue de la fiscalité, de la vie privée ou même du travail.

A la lumière de cette interprétation négative, la métaphore permet un exercice de style critique amusant, propre à nuancer notre adhésion à l’idée d’une “jungle des startups”. 

“Pour celui qui traverse la jungle des startups, il n’est pas rare d’apercevoir un oiseau de paradis s’envoler vers un succès fulgurant pour se poser sur les plus hautes cimes. Il n’est pas rare de croiser un grand singe, disruptant de ses mains agiles les branches fatigués de l’économie traditionnelle.

Mais derrière les puissants totems, la jungle des startups est un écosystème fragile. La chaîne alimentaire obéit aux désirs insatiables de plateformes prédatrices. Ceux qui échappent aux griffes des géants se soumettent : poissons nettoyeurs et faire-valoir. Les autres – caméléons – se camouflent un temps derrière des couleurs factices puis se cash pour mourir…

Dans la jungle des startups, les grandes feuilles et les fleurs colorées cachent un tapis d’insectes. Stagiaires, employés et auto-entrepreneurs à qui l’on montre le ciel bleu qui perce à travers la Canopé. Ils sacrifient beaucoup à cette promesse et travaillent dans l’humus des bullshit jobs, jusqu’à ce que le burnout les emporte.

La loi de la jungle, c’est l’absence de projet collectif au-delà des alliances de circonstance entre espèces menacées.”

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