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Au pays des start-ups, féministes et masculinistes se battent à coups de procès retentissants. Et la diversité n’avance pas bien vite.

 

En 2017, le monde a découvert, effaré, que la Silicon Valley était sexiste. Ça a commencé en février avec les révélations d’une ex-employée d’Uber, Susan Fowler, sur le harcèlement sexuel dont elle a été victime dans l’entreprise. En juin, Travis Kalanick, le fondateur, était poussé vers la sortie par ses actionnaires. Depuis, c’est l’avalanche. Quelques mois avant le mouvement #metoo, les femmes dénoncent le harcèlement sexuel et le sexisme qu’elles ont à subir dans une Silicon Valley qui tient plus du Wall Street des années 1980 que de l’utopie libertaire qu’elle prétend être. À quelques semaines d’intervalle, Justin Caldbeck, cofondateur de Binary Capital, et Dave McClure, cofondateur de l’accélérateur 500 Startups, démissionnent après des accusations de harcèlement sexuel. On soupçonne Tesla d’avoir licencié une ingénieure qui avait porté plainte quelques mois plus tôt pour harcèlement et discrimination. En septembre, des salariées de Google intentent à leur employeur un procès pour discrimination systématique des femmes sur les salaires et les promotions. Le même mois, Ellen Pao publie Reset: My Fight for Inclusion and Lasting Change : cinq ans après avoir traîné en justice son ancien employeur, le cabinet de capital-risque Kleiner Perkins, pour discrimination et harcèlement sexuel (procès qu’elle a perdu en 2015), la femme d’affaires revient aux racines du problème. Elle y écrit notamment : “J’ai commencé à comprendre que la culture était conçue pour exclure ceux qui ne sont pas des hommes blancs.” En février 2018, la journaliste Emily Chang sort le fracassant Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, une enquête sur la domination masculine dans la Mecque de la tech. Elle y explore notamment la culture sexuelle de la Valley qui, sous couvert de progressisme, est un système patriarcal bien rodé dans lequel même les orgies servent à perpétuer le “boys’ club”.

portrait ellen pao

Ellen Pao. Crédit : Brian Flaherty pour The New York Times

Le sexisme n’est pas un biais, mais une opinion

 

À mesure que l’on lit sur le sexisme dans la Silicon Valley, le sentiment grandit d’être face à une toile dans laquelle tout est interconnecté : la domination sexuelle et la domination économique y ont noué une alliance très efficace pour maintenir un statu quo dans lequel les femmes sont à la fois sous-représentées, exclues des postes de responsabilité et soumises à un harcèlement sexuel digne de celui qui sévit à Hollywood. L’ensemble donne l’impression d’être délibéré, même si les bros de la Silicon Valley s’en défendent. Prenons l’exemple des orgies sur lesquelles Emily Chang a enquêté : “Ce qui les rend possibles, c’est le même progressisme et la même ouverture d’esprit qui nous permettent d’être créatifs et disruptifs dans nos idées”, assène fièrement à la journaliste un entrepreneur habitué de ces soirées. En d’autres termes, la Silicon Valley change le monde, dans la tech comme dans nos lits. Pourtant, les comportements n’y sont pas si aventureux “c’est complètement impensable que des hommes puissent être bisexuels ou curieux”, relève un adepte et les femmes sont dans une impasse par rapport à ces soirées. “Si vous participez à ces orgies, vous pouvez oublier le fait de lancer votre entreprise ou de trouver un investisseur. Ces portes se ferment. Mais si vous ne participez pas, vous êtes exclue. Quoi que vous fassiez, vous êtes foutue”, explique une entrepreneuse à Emily Chang. Pour certaines entrepreneuses citées dans Brotopia, cette culture sexuelle consumériste est la revanche des geeks sur les femmes qui ne voulaient pas d’eux du temps où ils n’étaient pas auréolés par leur succès. Aujourd’hui, ils peuvent fièrement professer leur méfiance envers les “gold diggers”, tout en excluant leurs collègues.

Cette vision des femmes se traduit en effet dans leur comportement professionnel, leur faisant refuser la compagnie de celles qui pourraient être leurs égales dans l’entreprise — et harceler le peu qui y parviennent. Selon The Elephant in the Valley, une enquête menée en 2016 auprès de 200 femmes dans l’industrie de la tech, 60% des femmes interrogées avaient été l’objet d’avances sexuelles non désirées, 66% se sentaient exclues d’activités de networking à cause de leur genre et 90% avaient observé des comportements sexistes lors de conférences ou de séminaires d’entreprise. D’après un rapport de the Equal Employment Opportunity Commission, également publié en 2016, la tech emploie moins de femmes et de minorités que les autres industries, en particulier pour les rôles de management et de direction. Au rayon du capital-risque, c’est encore plus effarant : une enquête de Fortune a établi que seuls 4% des associés prenant des décisions d’investissement sont des femmes, alors que les fonds ayant des associées ont deux fois plus de chance de financer des start-ups portées par des femmes. Comme l’écrit Ellen Pao, “quand les capital-risqueurs disent ‘On pense que les jeunes hommes blancs, idéalement des transfuges de l’Ivy League, sont les paris les plus sûrs’, et ensuite investissent uniquement dans de jeunes hommes blancs qui viennent de l’Ivy League, évidemment que ce sont de jeunes hommes blancs issus de l’Ivy League qui leur rapportent de l’argent.”

portrait de james damore et son avocate

James Damore et son avocate Harmeet Dhillon en janvier 2018 (Michael Liedtke / Associated Press)

Les chiffres sont tellement atterrants qu’il devient difficile d’imputer le manque de diversité et la prévalence du harcèlement à des biais inconscients. Chez certains, le sexisme est d’ailleurs une opinion assumée. En août 2017, Google a viré l’un de ses ingénieurs, James Damore, pour un mémo interne dans lequel il justifiait le manque de diversité de la tech par le fait que les femmes sont biologiquement inférieures aux hommes. Depuis, il est devenu le porte-étendard de la cause masculiniste. En août 2017, il avait déposé un recours auprès du National Labor Relations Board (NLRB) en vue d’intenter un procès à Google pour non-respect des droits dans le cadre de l’entreprise. Pas de bol, le NLRB rend public le 15 février un mémorandum assurant que Google n’a pas enfreint la loi. Damore abandonne les poursuites, mais qu’à cela ne tienne : dès janvier 2018, il avait également annoncé porter plainte sous la forme d’une action collective (class-action), contre son ancien employeur pour discrimination envers les hommes blancs conservateurs. La plainte accuse Google de les avoir “ostracisés, rabaissés et sanctionnés pour leur point de vue politique hétérodoxe, et pour le péché supplémentaire de leur naissance, ayant fait d’eux des Blancs et/ou des hommes.” Les masculinistes de la Silicon Valley s’organisent par ailleurs en groupes aux noms éloquents, comme Men Going Their Own Way ou A Voice for Men. Sans ciller, l’avocat de ce dernier affirme au New York Times : “Personne ne froncera les sourcils si des femmes sont nommées à la tête du département mode d’une entreprise. Mais là, nous parlons de femmes qui dirigent le département automobile, et ça ne peut s’expliquer que par une forme de manipulation.”

 

Féminisme et capitalisme sont-ils compatibles ?

 

On est tentés, dans cette situation, de se tourner vers les femmes. Sûrement, si elles étaient davantage en position de pouvoir, il y aurait moins de sexisme et d’inégalités systémiques au paradis du silicium. L’illusion que l’on peut attendre une transformation du système d’une petite poignée de personnes nous fait régulièrement choisir des role models qui finissent un jour ou l’autre par décevoir. Ariana Huffington, membre du board d’Uber, déclarait récemment à CNN à propos du harcèlement sexuel chez le roi des VTC : “Oui, il y a de mauvais éléments, indéniablement. Mais ce n’est pas un problème systémique.” La gourou de l’entrepreneuriat au féminin Sophia Amoruso, fondatrice de Nasty Gal, a eu à faire face en 2015 à un dépôt de plainte de trois ex-salariées qui disaient avoir été licenciées pendant ou après leur congé maternité. D’autres témoignages faisaient état d’un environnement de travail toxique et malveillant. Récemment, c’est Miki Agrawal qui est tombée de son piédestal. La fondatrice de la marque de sous-vêtements périodiques Thinx, d’abord acclamée comme une entrepreneuse féministe, est aujourd’hui accusée d’avoir instauré une culture d’entreprise pas franchement progressiste : assurance maladie très chère, congés parentaux inexistants, licenciements des salariés mécontents… Plus grave encore, l’ancienne chargée des relations presse de Thinx a porté plainte contre Agrawal pour harcèlement sexuel, et dénonce une culture d’intimidation. “Si Agrawal était un homme, son style serait immédiatement reconnaissable. Elle construit sa propre mythologie, est très confiante même dans des situations où elle n’a pas de raisons valables de l’être, et ça marche extrêmement bien pour elle. C’est un tech bro — sauf que c’est une femme”, écrivait en 2016 la journaliste Noreen Malone dans un portrait publié par le New York Magazine.

portrait de miki agrawal

Miki Agrawal. Photo : Thinx

Et c’est là le fond du problème : les femmes qui arrivent en position de pouvoir y arrivent justement parce qu’elles ont joué les règles d’un jeu fixées par les hommes. C’est le reproche le plus récurrent fait à Sheryl Sandberg et à son Lean In, qui encourage les femmes à demander ce qu’elles veulent comme si cela suffisait pour l’obtenir : elle ne  s’attaque pas aux causes systémiques du manque de diversité dans son industrie. “Il y a tellement d’initiatives féministes dans l’entreprise qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fait de changer le système, la culture des start-up ou celle du capital-risque. Elles sont le fait de femmes qui tirent avantage du système et qui reproduisent ces cultures d’entreprises et ces dynamiques de pouvoir”, analyse Andi Zeisler, cofondatrice du magazine féministe Bitch, auprès du New York Times. Suite au scandale Agrawal, de nombreuses féministes anglo-saxonnes se demandent s’il n’est pas l’exemple le plus probant du fait que féminisme et capitalisme ne sont pas compatibles. Par essence compétitif, prédateur et accro au risque, le capitalisme ne pourrait pas se développer selon des modes inclusifs.

 

Le changement systémique, c’est pas sexy

 

Alors, entre les dudes super-sexistes et les femmes qui jouent le jeu pour tenter de s’en sortir, point de salut ? Non, bien sûr. Mais sans surprise, les initiatives qui changent vraiment le monde ne se trouvent ni dans les orgies sexistes de la Silicon Valley, ni dans un féminisme de façade. Elles ne reposent pas sur des personnalités féminines dont on attend trop, mais sur des mesures ni glamour ni tonitruantes. Dans un pays qui reste l’un des seuls au monde à ne pas proposer de congé maternité, les entreprises qui mettent en place des politiques généreuses de congés parental, comme Netflix, font déjà mieux que les autres. La plate-forme de management de réseaux sociaux Buffer a fait le choix révolutionnaire et pourtant évident de rendre publique sa grille de salaires (un exemple suivi par Alan par chez nous) et de se doter d’un outil de suivi de la diversité. Asana, la start-up de l’ex-CTO de Facebook Dustin Moskovitz, a elle choisi de s’en prendre à ses biais de recrutement inconscients : parmi les mesures mises en place, une première étape de sélection anonyme. Le fondateur de la start-up Clef, de son côté, a mis en ligne un guide de l’inclusion en entreprise rédigé à partir de ses propres recherches.

Dans la Silicon Valley, le secteur du conseil en diversité est en plein boom. C’est celui qu’a choisi l’entrepreneuse Valerie Aurora, fondatrice de Frame Shift Consulting, qui propose aux entreprises woke de la Valley des ateliers dans lesquels elle aide les participants à identifier leur privilège et à l’utiliser au profit des moins bien lotis. Son approche est enseignée chez Google, Square, Slack Spotify ou encore Yelp.  “C’est l’exact opposé de Lean In, dit-elle au Guardian. Tout a été formulé en termes de ‘qu’est-ce que les femmes peuvent faire pour lutter contre le sexisme’. Je le reformule en ‘qu’est-ce que les hommes peuvent faire pour stopper le sexisme’, parce que c’est leur responsabilité.” Pas sûr que ça parle à James Damore, mais c’est un début.

 

Illustration par The Cut.

Publié le 20 février 2018 -

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