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Sex sells : voilà un mantra qui fait long feu. Pourtant, en matière de SexTech, c’est un peu la douche froide. Les innovations n’en sont pas vraiment et la frilosité domine. Comment expliquer que la disruption numérique ne parvienne pas jusqu’à nos chambres à coucher ?

C’est l’été, il fait chaud, et vous entendez ? On parle de sexe un peu partout. Le leader français de l’industrie du X, Marc Dorcel, vient tout juste d’annoncer le lancement du Dorcel Lab, premier incubateur tricolore dédié aux entrepreneurs du sexe. Cette annonce fait suite à la tenue du SexTechLab, un challenge de 50h qui a réuni 100 participants le 19 mai dernier à Paris. Les entrepreneurs ont y pu pitcher leurs idées pour “innover autour de la sexualité”, à travers 4 thématiques : la rencontre, l’amour, la sexualité, le sexe et la santé.

Ces deux initiatives récentes semblent répondre en partie à l’appel lancé par Nicolas Colin, cofondateur de l’accélérateur The Family, en mars dernier sur la plate-forme Medium, et qui réclamait “plus de SexTech” pour le bien de tous.

Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que l’industrie du sexe ait été disruptée depuis sa digitalisation. Alors que le porno et son esthétique n’ont jamais été aussi mainstream, la SexTech semble, elle, rester dans les starting-blocks. Les initiatives se multiplient, mais aucun grand acteur ne semble émerger. De fait, aujourd’hui, le leader de la SexTech n’est autre… qu’Amazon, avec ses milliers de références disponibles en ligne.

Pourtant, tous les observateurs s’accordent à dire que le sexe représente une opportunité majeure de business, notamment pour l’écosystème entrepreneurial européen. Alors, comment expliquer cette indigence imaginative en matière de sexe ? Peut-on dire, avec Les InRocks, que la SexTech, de France et d’ailleurs, bande mou ? KMF lève le voile sur les freins qui empêchent encore le secteur de nous faire décoller.

Avertissement : précisons, à toutes fins utiles, que cet article a été écrit par une femme.  Mais est-ce bien là la question ?

Vous n’auriez pas un petit problème de définition par hasard ?

 

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Pour poser proprement les bases de la discussion, on a évidemment cherché une bonne définition de la SexTech. Et là, surprise ! La page Wikipédia consacrée à la « Sex Technology » est d’une pauvreté effarante… Quasiment télégraphique, elle n’existe de surcroît qu’en anglais, quand, par exemple, la page « Educational Technology » se décline dans une trentaine de langues. Sur le Web, même galère. Impossible de trouver une seule définition définitive de la SexTech dans la langue de Molière. Il y a donc bien un loup.

Sextech is technology, and technology-driven ventures, designed to enhance, innovate and disrupt in every area of human sexuality and human sexual experience.

Il semble que la juge de paix en la matière soit Cindy Gallop, qualifiée de “SexTech pioneer” par le vénérable Guardian. Alors la SexTech, c’est quoi ? Selon la fondatrice de #MakeLoveNotPorn, la « Sex Technology » concerne tous les aspects de la sexualité humaine qui peuvent être disruptés ou améliorés par la technologie. Moins précis, tu meurs.

Le premier problème de la SexTech est peut-être là, dans les termes. Car en partant de cette définition attrape-tout, on se retrouve à mettre dans le même panier : les sextoys connectés contrôlés à distance (teledildonics), les applications de dating, les applications santé vaguement orientées gynéco ou encore la réalité virtuelle appliquée au porno.

The World’s Biggest Problems = The World’s Biggest Business Opportunities

— Peter Diamandis

Du coup, ça devient compliqué de mesurer exactement le marché potentiel du secteur. Selon 500startups, le secteur de la SexTech pourrait peser 30,6 milliards de dollars. Why not… Ce qui est certain, c’est que tout le monde s’accorde à penser que la SexTech est une opportunité de business à saisir. Référons-nous à cet égard à Peter Diamandis, co-fondateur de SpaceX et de SingularityUniversity, qui met les pieds dans le plat dans son ouvrage Bold : « The World’s Biggest Problems = The World’s Biggest Business Opportunities ». L’écosystème startup le sait bien : toute innovation naît d’un problème à résoudre.

Mais pourquoi c’est si dur ?

 

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Ce constat étant posé, on aurait pu légitimement attendre des digital natives qu’ils soient les fers de lance de la révolution SexTech. Après tout, les digital natives sont aussi des porn natives. Mais l’équation n’est pas aussi simple et il semble que les jeunes générations soient finalement moins intéressées par le sexe que… leurs aînés.

Ça coince aussi sévère du côté de la Silicon Valley, qui nous avait habitués à autrement plus d’audace. Sur la question du sexe, la prudence, voire la pudibonderie, est de mise. D’une part, comme l’explique Nicolas Colin, parce que le sexe est au centre de plus en plus de litiges outre-Atlantique, et d’autre part, parce que toujours plus de jeunes Américains considèrent le sexe comme tabou. Résultat : entre l’abstinence et le porno, c’est le vide sidéral.

Quid de la France ? Malgré quelques récentes initiatives, dont celles mentionnées plus haut, la patrie de l’amour n’a pas vraiment renversé la table et semblait bien plus transgressive dans les années 1980, quand Xavier Niel faisait ses armes (et fortune) grâce au Minitel rose.

En gros, les business angels ont peur du raccourci qu’on nous plaque souvent à tort : SexTech = PornTech

Les VCs ne sont pas en reste. Les valeureux entrepreneurs du secteur qui osent prendre la parole ne sont pas diserts sur la frilosité (c’est un euphémisme) des financiers, et pas seulement américains, en matière de SexTech. Frédéric Assemat fait partie de ceux-là. Sur Medium, le dirigeant de la startup Gentle explique pourquoi certains business angels reculent devant des projets pourtant convaincants. “Eux sentent le potentiel, comprennent le problème que l’on veut résoudre, perçoivent la qualité de l’équipe, mais craignent qu’une fois engagé dans ce genre de deal avec une startup dans ce type de marché, ils en perdent d’autres sous couvert de vertu, non dit ou que sais-je encore. En gros, ils ont peur du raccourci qu’on nous plaque souvent à tort : SexTech = PornTech”. Problème de définition, on vous disait…

Sur le papier, il y a donc là une opportunité toute trouvée pour l’écosystème entrepreneurial européen. La SexTech est peut-être même l’occasion rêvée pour l’Europe d’injecter son savoir-faire et ses valeurs et de participer à redéfinir la culture startup mondiale, jusqu’ici principalement “US-centered”, comme l’explique bien Willy Braun.

Ça tombe à pic, le discours ambiant pointe vers une accélération du financement des startups en France et en Europe. C’est Fleur Pellerin, ancienne ministre de la Culture et désormais à la tête de Korelya Capital, une société d’investissement dotée de 100 millions d’euros, qui le dit le mieux : “La France et l’Europe ont besoin de davantage d’investisseurs capables d’accompagner les startups, ouvrir les vannes du financement pour corriger les faiblesses actuelles. Il n’existe toujours pas l’équivalent d’un Nasdaq en Europe, ni d’entreprises comme les Gafa américains ou les BATX chinois, qui peuvent dépenser des centaines de millions d’euros dans des acquisitions stratégiques. Mais ce n’est pas une fatalité”.

SexTech = WomanTech ?

 

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Donc si on résume, la disruption dans la chambre à coucher viendra peut-être de là où on l’attendait le moins. Le profil-type de l’entrepreneur SexTech pourrait même prendre à rebours tous les clichés de la startup : elle serait plutôt une femme, plutôt dans la force de l’âge, et vraisemblablement pas américaine (coucou Cindy Gallop !).

Au bout du compte, c’est surtout un problème de femme.”

N’allez pas nous accuser de faire du féminisme forcené. Même les hommes le disent ! La SexTech a besoin de femmes et les meilleures idées du secteur, jusqu’ici, sont à l’initiative de la gent féminine. Tania Boler, co-fondatrice et dirigeante de la startup Chiaro, arrive même à faire un sort à l’épineux problème de définition susmentionné : “Les gens me demandent souvent s’il l’on cherche à régler un problème de sexe ou de santé. Alors, oui, c’est un peu des deux. Mais au bout du compte, c’est surtout un problème de femme”.

Selon le docteur Jen Gunter, praticienne gynéco et blogueuse influente citée par Wired, la médiocrité de l’offre SexTech invite à se demander si les concepteurs “ont jamais adressé la parole à une femme. Ou peut-être seulement lors d’une soirée trop arrosée ?” Ce qu’il faut comprendre = la SexTech ne s’est pas encore adressée directement aux femmes. Parce que la sexualité des femmes est encore, à certains égards, considérée comme tabou. Ce qui crée une demande non satisfaite (à date).

Mais pas seulement. A en croire Frédéric Assemat, les hommes eux-mêmes seraient victimes de discrimination dans cette affaire : “on demande souvent aux trois co-fondateurs de Gentle de s’associer avec une femme, histoire de faire plus “soft”, de ne pas apparaître comme “trois queutards en mal de femelles”, parce qu’évidemment, aux yeux du marché, c’est ce que nous sommes…” C’est le monde à l’envers.

Dans ce contexte, le manque de diversité qui caractérise encore le monde de l’entrepreneuriat apparaît comme un obstacle au développement de l’économie numérique du sexe. Force est de constater qu’aujourd’hui, la plupart des innovations viennent malgré tout du secteur de la pornographie, notamment en matière de formats vidéo.

Mais il n’est pas interdit de voir plus grand et de s’en tenir à une définition moins restrictive : la SexTech pourrait aussi investir le champ de l’éducation sexuelle, encore bien loin du 2.0, et ce, même dans les pays les plus avancés. Cindy Gallop, elle, n’attend pas que les choses bougent de l’intérieur : elle a lancé “All The Sky Holdings”, un fonds d’investissement female sex-friendly et invite toutes les femmes à s’y aventurer avec elle.

Attention tout de même à ne pas tomber dans le travers inverse en plaquant le cliché d’une sexualité féminine qui serait intrinsèquement plus “soft” et donc plus acceptable. Les hommes ont évidemment un rôle à jouer dans l’émergence d’une industrie qui ne se contenterait pas d’être disruptive, mais bien transformative, en matière de sexe.

Moralité… il reste pas mal de boulot

 

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  • Assumer son éclectisme sans s’y noyer : amour, érotisme, sensualité, pornographie, santé… la SexTech peut englober toutes les facettes de la sexualité humaine mais elle ne peut pas se réduire à l’aspect gadget. Si la révolution tenait dans un dildo connecté, ça se saurait…

 

  • Revoir ses ambitions à la hausse : pour redorer le blason de l’industrie du sexe, il faut en parler, en mode business tant qu’à faire. Les initiatives se multiplient, mais elles peuvent encore prendre de l’ampleur. Plus on en parlera librement, moins la SexTech apparaîtra comme une vague offensive 2.0 de l’industrie pornographique. Et elle aura peut-être même un jour les honneurs de la salle de classe ou des cabinets médicaux.

 

  • Se placer à l’avant-garde : les clichés qui collent aux basques des femmes sont en l’espèce un avantage concurrentiel par rapport à ces messieurs. En changeant le discours sur le sexe et en y incluant les aspects santé et éducation, l’entrepreneuriat féminin peut ouvrir la voie aux financements pour le secteur et peut-être même transformer durablement le visage de l’écosystème tout entier.

 

Crédit image : Film « Her », Anapurna Pictures.

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