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Se mettre dans la peau d’un autre. Le fantasme est ancien et nourrit les scénarios de comédies depuis longtemps ! Aujourd’hui, avec la réalité virtuelle, l’idée semble doucement prendre corps. A tel point que certaines voix prédisent l’émergence d’une « machine à empathie » capable de rapprocher un peu l’humanité. Retour sur un mythe contemporain.

L’empathie, VRP de la réalité virtuelle

“Examine si ce que tu promets est juste et possible, car la promesse est une dette. ”. Comme souvent, la sagesse de Confucius trouve un écho contemporain dans les discours d’accompagnement des nouvelles technologies, peu avares en grandes promesses. Parmi elles, la plus belle et la plus ambitieuse : rapprocher les hommes, créer du lien et de la compréhension mutuelle. Au « Connecting people » éculé de Nokia, les évangélistes d’aujourd’hui préfèrent « l’empathie ». Un buzzword ressuscité qu’Apple mettait déjà en tête de sa philosophie marketing en 1977…

Apple-Marketing-PhilosophySi la promesse concerne la plupart des TIC, une technologie l’incarne en particulier : la réalité virtuelle. Chris Milk, réalisateur américain et artiste VR, parle dans sa conférence TED d’une “empathy machine”. Sa démonstration plonge le spectateur dans la peau de Sidra, une jeune réfugiée syrienne, et l’oblige à déambuler dans un camp, à constater le quotidien de la jeune fille avec ses propres yeux. “Cela rapproche les gens d’une façon extraordinaire, que je n’avais jamais vue avant avec les autres supports”, explique Milk, avant de conclure que la réalité virtuelle peut nous rendre “plus humains”. Nombre de créateurs et de grands groupes parient déjà sur la machine à empathie. Incarnation de la tendance, Project Empathy propose une collection d’expériences destinées à “nous aider à voir le monde à travers les yeux des autres”.

 

“Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux”, disait le Roi Lear. Or, si l’on en croit les plus enthousiastes, l’impossible injonction du personnage de Shakespeare est sur le point d’être réalisée !

 

Gare aux prophètes : remettre la VR à sa place

 

Cette lecture très anglo-saxonne de la réalité virtuelle comme vecteur d’empathie s’inscrit dans la construction symbolique des Etats-Unis, qui se confond avec celle des réseaux de transport et de communication. En 1851, lors de la célébration du jour de l’indépendance Étasunienne, l’orateur Daniel Webster pavait la route aux Chris Milk et Mark Zuckerberg d’aujourd’hui : “le réseau de chemin de fer et des lignes télégraphiques par lequel ce pays est maillé, n’a pas seulement développé ses ressources, il unit empathiquement dans ses lignes métalliques, toutes les parties de l’union.”

 

Les discours prophétiques autour de la technologie comme mode d’accès privilégié à l’autre ne sont donc pas nouveaux. Ils ont par ailleurs leurs qualités : auto-réalisateurs et mobilisateurs ils participent à la création de grandes mythologies collectives. Ils portent également certains dangers : inhibiteurs d’esprit critique, ils “ont pour fonction de créer un état de nécessité qui permet de cacher des intérêts particuliers” comme l’explique Pierre-Benoit Joly sur InternetActu.

 

A ce titre, il est important de remettre en question “la machine empathique”. Sans mettre au pilori une technologie enthousiasmante, il s’agit de jeter un oeil derrière les promesses et de déconstruire certaines représentations trompeuses.

 

Un premier effort concerne peut-être la terminologie. L’expression “réalité virtuelle” constitue en soi un programme qui est déjà celui du livre, de la photographie, du cinéma… Nombre d’articles font remonter l’origine du terme à Antonin Arthaud, qui abordait déjà la notion – à propos du théâtre – en 1938 dans Le Théâtre et son double. Pour remplacer ce trop vaste programme, on parle parfois d’image immersive, qui a le mérite de ramener la VR à ce qu’elle est aujourd’hui : un nouvel outil de représentation. La réalité de l’image de VR est comparable à la réalité de l’image photographique, voire du roman. Elle aspire à une vérité sans prétendre être son objet. “Ce qui est exact est déjà trop exact, seul est exact ce qui s’approche de la vérité sans y prétendre” écrivait Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation.

Cette mise à l’écart d’une pensée magique autour de la VR est salutaire car elle permet de critiquer un postulat que la plupart des discours admettent sans contestation : “la réalité virtuelle permet de se mettre dans la peau d’un autre”.

 

L’empathie au rabais

 

« Qu’est-ce que l’autre éprouve, que croit-il, que désire-t-il, que pense-t-il ? » Dans Une histoire de l’empathie, Jacques Hochmann pose une définition de l’empathie sous forme de question. Une lecture du sentiment qui expose l’absurdité d’une empathie construite à travers la réalité augmentée. L’immersion visuelle et sonore permise par la VR est en effet loin de donner une vision globale de la réalité d’une personne. “Nous n’avons jamais affaire à la simple réalité, objective, mais à la réalité augmentée de tout ce que nous projetons dessus : fantasmes, représentations, désirs… […] Le risque de la réalité technologiquement augmentée, c’est qu’elle limite notre capacité proprement humaine à augmenter la réalité par notre imaginaire”, écrit Charles Pépin dans le “courrier des lecteurs” de Philosophie Magazine.

L’argument d’une plus grande proximité avec le réel tombe. Il s’agit simplement d’un rapport différent à la réalité. En outre, le simulacre est parfois si réussi qu’il risque de tromper le spectateur naïf. Il semble en effet illusoire d’imaginer que quelques minutes derrière un Oculus Rift permettent de comprendre l’angoisse quotidienne, la fatigue ou les pensées d’un réfugié.

 

L’empathie (se) manipule

 

Pire encore qu’une définition au rabais, c’est l’idéal même d’empathie qui est trop rarement mis en cause. Dans son ouvrage, Against Empathy, le psychologue Paul Bloom avance à contre-courant et alerte sur le danger qui existe à élever le noble sentiment comme moteur de toute action. L’empathie émotionnelle, qui consiste à ressentir les états affectifs, aura tendance à favoriser les personnes qui nous ressemblent ou que nous trouvons attirantes, au détriment d’une certaine idée du bien commun. A l’instar d’une photographie d’un film ou d’un livre, la réalité virtuelle peut donc se faire outil de propagande, de manipulation et d’influence. Mais alors que l’on a construit des grilles de lecture qui nous permettent d’analyser les médiums “traditionnels”, la VR avance aujourd’hui sous couvert d’une objectivité technologique qui la rend difficilement attaquable.

 

L’empathie fait vendre

 

La dernière grande critique – sur laquelle beaucoup se sont déjà penchés – reste l’intérêt économique de quelques grandes entreprises à construire un tel mythe. Selon Ben Tarnoff, journaliste pour The Guardian, la promesse d’empathie est une gateway-drug (une drogue “initiatique”) vers l’adoption massive de la VR. Là où les démonstrations convaincantes de la pornographie et du jeu vidéo ne constituent pas une promesse très globale, l’accès aux souffrances du monde ouvre une porte plus universelle. Pessimiste, il dessine “un monde où le capitalisme a trouvé une nouvelle manière de valoriser ses propres déchets – où les souffrances qui découlent d’une société organisée autour du profit deviennent elles-mêmes une source de profit, où la souffrance est revalorisée comme espace de production économique”. Difficile de ne pas lui donner raison lorsqu’on observe la foule en costume de Davos se féliciter d’un rapide voyage dans le camp de Sidra… Difficile de ne pas ressentir un profond malaise face à l’avatar souriant de Mark Zuckerberg, immergé dans un Puerto Rico dévasté, qui s’émerveille de la magie de la réalité virtuelle au milieu des ruines.

Mark_Zuckerberg_PuertoRico

Les voies de la VR

 

En somme, la promesse d’empathie n’est pas intrinsèque à l’outil, mais liée à ce qu’en feront les concepteurs et les utilisateurs de VR, comme dans le cas de n’importe quel medium. L’enjeu aujourd’hui est donc de sortir de la “caverne”, et de chercher ailleurs que dans une parfaite et utopique reproduction du réel les valeurs de la VR.

 

De l’art. “Les visions les plus artistiques de la réalité virtuelle – même si elles n’ont pas d’impact commercial – sont sans doute très importantes pour le medium”, avance Tim Wu dans le New Yorker. La prise en main par les artistes permet en effet construire un langage propre, de dépasser les évidences, voire de contredire certaines ambitions trop marchandes. Le journaliste tire de son expérience au Sundance festival la conclusion que « la réalité virtuelle qui essaye d’améliorer ce qui existe déjà risque de ne pas l’emporter » et invite à l’inventions de formats propres au support.

 

De grandes histoires. La plupart des projets de réalité virtuelle ressemblent aujourd’hui à des démonstrations du potentiel de la technologie. Il y a fort à parier que la première grande histoire qui utilisera les particularités de la VR sans en faire le cœur de son sujet marquera une étape importante. Car bien plus qu’une minute d’immersion réaliste dans la vie de l’autre, se sont les histoires communes qui forgent le lien entre nos petites humanités individuelles. « Les histoires sont si importantes pour nous parce que nous les avons utilisées depuis le début de l’humanité pour devenir plus que de simples personnes… », explique Neil Gaiman dans un cours consultable ici.

 

Une forme. C’est peut-être encore aujourd’hui le frein le plus fondamental au développement de la réalité virtuelle. Trop chère, trop lourde, la VR peine à toucher le grand public. A l’image du livre avant l’invention de l’imprimerie, elle est réservée à une caste d’initiés et cherche encore son Gutenberg. Alors que l’invention des caractères mobiles a favorisé une vague humaniste exceptionnelle, l’émergence d’une réalité virtuelle portable et accessible est sans doute une condition sine qua non à la réalisation de ses ambitions universelles.

 

Dans L’Ethnographe, un court texte de Borges, le personnage principal, revenu des tribus de l’ouest, refuse de révéler le secret des sorciers. “Le secret, d’ailleurs, ne vaut pas ce que valent les chemins qui m’y conduisirent. Ces chemins, il faut les parcourir.” De la même manière, les secrets d’une VR compassionnelle demandent sans doute un geste, un mouvement bien plus significatif que l’installation d’une caméra à 360° dans un paysage de ruines.

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