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Impossible de parler entrepreneuriat français sans rencontrer Raouti Chehih, fondateur de l’accélérateur Euratechnologies et figure incontournable de la French Tech. J’ai rencontré Raouti au salon Vivatechnology, où nous avons abordé deux heures durant sa vision de l’écosystème entrepreneurial français. Mais pas que. Impact social et local, éducation, Europe… en toile de fond des startups et de la tech, c’est une vraie vision de société que nous propose ce pur produit de la méritocratie française.

 

Cécilia Gouby : Parle-nous un peu de ton parcours…

Raouti Chehih : Mon parcours est assez simple. Je suis un pur produit de la France méritocratique. Je suis un enfant d’ouvrier, né dans le Nord. J’ai eu la chance de rencontrer internet dans les années 95 aux États-Unis puis de visiter un incubateur dans la Silicon Valley. C’était une sorte de pépinière, j’ai trouvé ça bluffant. Il y avait des mecs en train de chatter depuis Sunnydale dans la Silicon Valley avec des mecs de Boston. Quand je suis rentré en France, je me suis dit que c’était ça que je voulais faire ! J’ai gardé ça en tête, j’ai commencé à regarder à droite à gauche, mais je n’ai rien trouvé. Du coup, je me suis orienté vers un parcours classique avec des études d’urbanisme. Jusqu’en 2000, j’ai bossé dans des collectivités, avec la Commission Européenne, sur les levées de fonds dans des fonds européens, etc.

Puis j’ai eu l’opportunité de rencontrer une agence de développement économique à Lille qui s’occupait de la création d’un projet autour d’un écosystème qui aurait pour vocation d’accompagner la mutation économique du territoire en choisissant le numérique comme point principal de levier de transformation.

J’y ai fait une rencontre assez extraordinaire : celle de Pierre de Saintignon, l’adjoint au Maire de Martine Aubry. Il m’a dit que ça tombait bien parce qu’il y avait à l’époque l’usine de Leblanc Lafond, et qu’avec Christophe Pannetier, le patron de l’agence, ils voulaient en faire un incubateur. L’étincelle s’est allumée dans mes yeux. Je me suis dit que j’avais enfin trouvé le projet qui me plaisait, c’était même exactement ce que je voulais faire. A cela il fallait ajouter une grosse dose d’urbanisme, donc quelque part, ça me permettait de joindre l’utile à l’agréable.

 

C’est donc cette rencontre opportune qui a déclenché les débuts d’Euratechnologies ?

En effet. J’ai rejoint cette agence qui s’appelait Digiport avec le soutien des pouvoirs publics locaux parce qu’à l’époque, il n’y avait pas d’argent privé pour faire ça. On a commencé à monter un début d’incubateur. On a d’abord commencé dans un portakabin d’une trentaine de mètres carrés, posé devant Leblan Lafont, dans une zone désaffectée, un quartier en reconquête. Petit à petit, on s’est étendu dans un bâtiment mythique appelé le F (en clin d’œil à la Station). En fait, on a fini par rénover le bâtiment Leblan Lafont pour en faire, aujourd’hui, le plus grand incubateur de France. De fil en aiguille, j’ai amené mon peu d’expertise là-dedans. Je n’avais ni connaissance techno, ni spécialisation en tant qu’entrepreneur ou en startup. J’étais un entrepreneur qui s’ignorait, qui s’est révélé au travers d’Euratechnologies. Et je n’ai eu de cesse de traiter Euratechnologies avec une mentalité d’entrepreneur, tout en gardant le sens de l’intérêt général, car c’est quand même là-dessus qu’on bossait. Euratechnologies, ce n’est pas seulement un incubateur, mais un véritable outil de transformation d’une économie territoriale, qui a dû passer du 19ème siècle, à l’économie numérique, l’économie du futur. 8 ans après, voilà où on en est : plus de 300 boites sont passées par là, plus de 5300 emplois direct et indirects ont été créés.

 

Justement, pourrais-tu revenir sur la création d’Euratechnologies ? Et plus particulièrement, ton quotidien de créateur ?

C’était la ruée vers l’or ! J’aime beaucoup cette expression : « Quand tu constates la ruée vers l’or, il faut vendre des pelles et des pioches ». C’est ce qu’on a fait pour être crédible. Mais à l’époque, dans les années 2000, monter un incubateur sur à peu près 30 000 mètres carrés à Lille, personne n’y croyait ! Il fallait convaincre des gens du grand public, dans une économie qui venait de se casser la gueule, on est post bulle Internet. Aujourd’hui, ça paraît beaucoup plus vraisemblable. Il y a presque un incubateur par jour qui s’ouvre. Il y a du volontarisme entrepreneurial, parce que l’adoption est faite. Les gens y croient, connaissent et comprennent. C’est normal !

Nous, on était pionniers. Et à l’époque, il n’y avait que les pouvoirs publics qui pouvaient prendre des risques et sauter le pas. Il a donc été très compliqué de convaincre qu’il fallait dépenser de l’argent public sur un projet alors que l’économie numérique était en train de s’effondrer, dans une région qui n’est en plus pas « digital native ». Et ça, c’est tout le travail des élus et Pierre de Saintignion qui a réussi à faire ça. On a enfilé perle après perle, et on est allés chercher les gens avec les dents. J’étais en casque et en bottes de chantier quasi toute la journée avec mon ami et collègue Jérôme Fauquembergue. Parce que c’était « from scratch », il n’y avait aucun modèle ! Je voyageais un peu, on a regardé ce qui commençait à émerger à droite à gauche.

Je suis retournée en Silicon Valley. Je me suis dit « Ouais ok, c’est super, c’est sexy, c’est beau, c’est la Silicon Valley. Mais il n’y en a qu’une dans le monde. Moi je ne peux pas faire la Silicon Valley de Lille, il faut qu’on crée notre propre modèle, qui fit avec la culture locale ; avoir nos propres freins, nos propres accélérateurs. » Et sans le soutien de la Métropole Européenne de Lille, la Région et la ville de Lille, rien n’aurait pu se faire, impossible. Aucun privé n’aurait mis un penny là dedans.

Ensuite, il a aussi fallu convaincre les entrepreneurs. Et ça, c’était encore plus dur ! Je pense que beaucoup d’entre eux étaient sceptiques sur le volet public du projet. Après tout, c’est un modèle qui n’existait pas encore, en tout cas de cette taille. Aujourd’hui, on accorde plus de crédit aux initiatives publiques même si l’on est en train de dire qu’il faut surtout du privé. Moi je pense qu’il faut les deux, sans les mettre en opposition. Le rôle de la BPI est aujourd’hui fondamental, et pourtant c’est public. Mais c’est fait de manière entrepreneuriale, comme avec Euratech.

 

Le fait que tu sois financé par des fonds publics, ça a été un frein sur certaines choses ?

Bien sûr que ça a été un frein ! Dans la crédibilité et dans l’attractivité. Il fallait convaincre les entrepreneurs de s’y installer pour atteindre la masse critique, où tu commences à exister. Si on regarde, très concrètement, il n’y a que 3/4 ans qu’on nous fait confiance. Tout ça a commencé en 2000 et s’est accéléré à partir de 2003, post bulle. Aujourd’hui on est en 2017, c’est 14 ans pendant lesquels on a couru après les gens en martelant qu’on était unique, et qu’on créait un véritable modèle viable au service d’une économie.

 

Il y a un grand écart entre le côté recherche de fonds, plus politique, et l’autre côté, résoudre le problème beaucoup plus terre à terre des boites. Comment as-tu géré ces deux aspects ?

Je n’ai pas de recette miracle. Je crois qu’il y a trois choses qui ont été fondamentales dans cette histoire.

  • La première c’était la sincérité de notre démarche. On a été sincères, presque naïfs. Avec 30 millions d’euros d’investissement, les dés étaient jetés. On est allés voir les gens avec les tripes. « Je ne te promets rien. C’est un ****** de truc qui va naître, unique en son genre. Il va à la fois révéler les entrepreneurs et résoudre des problèmes d’emplois localement. » On a essayé de construire des solutions, et on a itéré en permanence. La sincérité se rapproche d’une notion qui était elle aussi fondamentale : l’utilité. Pas de l’argent public balancé par les fenêtres. Ma plus grosse angoisse !
  • La deuxième chose importante pour nous était l’unité. Il fallait qu’on on-board tout le monde : politiques, entrepreneurs, laboratoires, centres de formation, écoles, grands groupes, startups, investisseurs, consultants, etc. C’est un projet de société, ce n’est pas qu’un incubateur. « Everything under the same roof . » On a ensuite pensé à l’unité dans un territoire. Quels sont les écosystèmes sur lesquels on va se plugger ? On a testé, appris et « refiné » en permanence.
  • L’unicité est le dernier point important ! En quoi le projet est unique ? C’est l’ADN d’Euratech ! Ce n’est pas quelque chose qui va ne servir qu’à faire des plus-values, des multiples, etc. Ça va résoudre de vrais problèmes d’économie dans la région et en France. Au-delà d’entrepreneurs et d’investisseurs qui vont pouvoir vivre correctement, ça va faire vivre le territoire et des familles. C’est précisément ça, notre ADN.

 

C’est ce point que j’ai trouvé génial et différenciant par rapport aux autres incubateurs. Le fait que vous ne mesuriez pas votre succès uniquement sur les levées de fonds, ou les startups qui sont chez vous, mais sur l’emploi créé par les boites. Comment réussissez-vous à pérenniser cette vision ?

On le répète sans cesse ! Je l’ai encapsulé dans une petite boite, et je l’ai mis dans le béton coulé d’Euratech. C’est un peu ça, l’image. Ça fait partie des fondamentaux !

 

Justement, quels étaient tes objectifs ? Tu avais un chiffre en tête ?

20 000 emplois ! On a pris beaucoup de coups, on a été raillés, bâchés… Il y avait une forme de condescendance sympathique. Aujourd’hui encore dans l’écosystème français beaucoup ne connaissent pas, pourquoi nous avons fait ça ? Je n’ai pas cherché à gagner ma vie avec ça. Moi je suis un enfant du public. Je suis issu d’une famille de 11 enfants. Mes parents ne parlaient pas français, mon père était mineur de fond.. Je suis un enfant des allocations et des prestations sociales. La France et la région m’ont donné beaucoup de choses. Un boulot à mon père, et moi j’ai la chance d’être né en France. Peut-être que dans mon pays d’origine, je n’aurais pas fait ça et je n’aurais pas vécu cette existence-là et cette aventure. Ce que j’ai reçu par le public, je le rends au travers d’Euratech. Aux gosses qui sont là tout autour, et qui cherchent un boulot pour demain, j’ai envie de leur montrer qu’il existe d’autres alternatives ! Monter sa boite par exemple. C’est du give back que je fais.

Euratechnologies, c’est un incubateur « social », un projet d’impact. Quand on dit social en français, on pense tout de suite que c’est financé par le public. Social voire limite socialiste, et misérabiliste. Je ne suis pas d’accord. Il y a des mecs qui ont fait des performances économiques et financières, et qui vont – je l’espère – se coter en bourse, faire des multiples à des investisseurs, gagner du pognon, bien en vivre. Ce que l’on veut c’est qu’ils réinvestissent localement, un peu. Euratech est en train de se transformer, se privatiser, ce que j’encourage. Je veux que ce soit quelque chose qui, demain, ne fonctionne plus sur l’argent public. Mais je ne veux pas qu’on perde l’ADN, qui continue à remplir des missions d’intérêt général, le give back en permanence. L’entrepreneur a une responsabilité sociale sur le territoire qui l’entoure. Et je pense que si l’on arrive à faire ça, on sera arrivé à bon port. Et le vélo pourra rouler seul, sans les petites roues à l’arrière.

 

C’est impressionnant de voir que cet état d’esprit se ressent chez beaucoup d’entrepreneurs à Euratech, dans un environnement aussi large !

La mission qu’on s’est confiée est d’être un vrai éducateur. Nous ne sommes pas en train de faire émerger des startups. Nous voulons faire émerger de nouveaux leaders pour le territoire et le pays. Et des leaders, ça « s’éduque ». Faire une startup et des multiples, c’est bien, et je respecte les gens qui le font. Mais un jour, et ils le font tous aujourd’hui, ils s’engagent, dans des œuvres caritatives par exemple. Pourquoi ? Parce qu’on cherche tous le sens de ce que l’on fait ! Et il ne faut pas attendre d’avoir 50 ans, d’avoir réussi 3 startups et d’avoir amassé des millions pour le faire. Il faut le faire tout de suite ! Ça ne doit pas te dévoyer ton objectif premier. Ça doit te permettre de l’intégrer. Et ça on leur dit, et ils le sentent. Après, je suis pour la performance, pour la concurrence et la sélectivité. Les pas bons doivent partir ou on doit les aider à devenir meilleurs. On doit leur dire la vérité.

Des trucs, on en a foirés ! On est passés à côté de boites, et à l’inverse, on a pris des boites qu’on aurait jamais dû prendre. Je me suis trompé 1000 fois. Y’a des gens qu’on a mal accompagnés, d’autres qu’on a sur-accompagnés. Mais c’est parce qu’on itère en permanence, qu’on n’a pas de modèle, pas de science, pas d’école pour faire ça. C’est maintenant que l’on va percevoir les résultats sur les 7 dernières années, et qu’on va avoir de grosses levées de fonds. Moi, perso, je vais regarder combien de jobs le gars ou la fille a créé, s’il ou elle a réussi à tenir 7 ans, si il ou elle est heureux dans sa vie, mais aussi si sa boîte à des clients, si ses salariés et ses clients sont heureux ? Est-ce que tu vas au bout du potentiel ?… C’est ça qui est important. Lever juste 50 millions, on s’en fout !

 

Tu es très connecté à l’international, et en même temps tu as créé des choses très locales. Comment arrives-tu à lier les deux ?

Think global, act global. J’applique ça. Aujourd’hui, le marché français est « big enough to matter but not big enough to lead the world ». Si on avait été 5 millions en France, avec ce qu’on est en train de faire actuellement, tu imagines la puissance qu’on aurait ? Parce qu’on aurait réfléchi à l’international tout de suite.  C’est ce que fait Israël, et les boites dans le Nord de l’Europe. Le problème, c’est qu’on a 60 millions de consommateurs. J’ai expliqué tout de suite aux boites que j’ai accompagnées, qu’il faut penser « international from day one ». « De toute façon, votre histoire se racontera à l’international ou ne se racontera pas ».

 

Et comment tu accompagnes concrètement les startups ?

Dans nos programmes d’accompagnement, on a mis des doses d’anglais, des doses d’intervenants internationaux. On essaie de faire des séjours d’immersion à l’international. C’est du social haut de gamme car on s’adresse à des gens qui sont plutôt « bien faits », mais j’ai une deuxième notion qui est importante, c’est celle de la diversité dans notre incubateur. Il y a de tout. Et je n’ai rien contre ceux qui viennent des grandes écoles et qui font de la post-formation. Il en faut ! Je ne vais pas dire que tout le monde doit et peut être entrepreneur. Mais ça ne doit pas dépendre d’un milieu, d’un sexe, d’une religion, etc. Pour moi, tout le monde a le droit de monter dans le bus.

Plus tu avances dans le temps et moins tu as d’argent public. On a donc un autre modèle très simple : les plus gros paient pour les plus petits. Les startups n’ont pas d’argent donc elles ne paient pas. Au final, le public permet de donner une chance à tout le monde. Après une fois que tu rentres dans le tunnel, tu commences à rentrer dans le jeu des privatisations. Et c’est là que c’est intéressant : on n’est pas dans l’opposition mais dans la complémentarité. Et l’international en fait partie. Toute la partie amont est co-financée par Business France et la Région qui nous aident à accompagner les entrepreneurs. Je n’attends pas que les entrepreneurs aient un produit ; Je veux qu’ils se confrontent tout de suite à l’international dès qu’ils ont une idée. On a une formation à Standford, plus de 200 startupeurs nordistes l’ont déjà suivie.

 

Tu as dit quelque chose qui m’a beaucoup marquée : « on cartonne, je veux tout « défoncer » et tout refaire ». C’est quoi l’état d’esprit ?

Oui je disais ça avec enthousiasme surtout pour me convaincre !! Moi, comme les autres, quand à un moment donné tu réussis un truc avec ton équipe, tu t’installes dans une zone de confort. Tu es moins performant.

Euratech est un parfait modèle pour reconquérir l’économie locale et le tissu urbain. Un modèle qui permettrait d’avoir une action concrète sur le talent local. Or, tout à l’heure, j’ai remarqué 3 ou 4 trucs : tout finit par devenir une commodité. L’argent, la techno, les infra, ce sont des commodités. Mais s’il y a bien un truc qui n’est pas une commodité, c’est le talent, les gens. On a fait un truc pour pousser la machine, les faire venir. Ça demande des efforts colossaux. Depuis, on a essayé de faire les choses un peu différemment. Tout est dans la chaine de valeur et la pyramide des âges.

J’ai donc embauché une nouvelle génération, qui est formidable. On lance une école sous forme d’un campus de l’innovation, unique en son genre, qui a pour vocation de disrupter le modèle éducatif. « Je dois pouvoir apprendre ce que je veux, quand je veux, et où je veux ». Ça existe, sauf que nous, on va le rendre physique. N’importe qui peut entrer et prendre des cours et pas seulement d’informatique mais toujours en lien avec ce que nous adressons. Tout n’est pas intéressant pour tout le monde tout le temps. On ne fait pas de formation à la carte. Ça, nous allons le rendre possible. C’est ouvert à tout le monde, de 17 à 77 ans. Entrepreneur ou pas entrepreneur. Il y a des modèles payants, des modèles publics. On sera hybride sur tout. Je pense que l’hybridation est vraiment le meilleur modèle.

 

Tu as donc une école, un campus généraliste, des campus spécialisés, tu as un énorme fablab. Qu’est ce qui manque ?

On a tout mis en place, toutes les machines utiles à notre but. Maintenant, il faut la matière première, le talent. On a lancé une grosse initiative sur les 6 à 15 ans. Ce n’est pas encore très avancé mais c’est un truc juste énorme. En fait, je nous considère comme des migrants digitaux. On vit dans un pays : le digital. On en parle la langue, mais on n’est pas né dedans. Les 6/15 ans, eux, y sont nés, ils en parlent et lisent la langue, mais ils ne savent pas l’écrire. Nous, on veut leur apprendre à l’écrire. En masse et en qualité !

 

La différence que tu as par rapport à beaucoup d’acteurs de l’écosystème, c’est que tu as une vision hyper long terme où tu prends le temps de faire les choses.

J’ai une feuille de route à 15 ans, mais également un plan d’actions à 15 jours. Nous n’avons pas le problème de la rentabilité court terme car nous avons la chance d’avoir des actionnaires publics qui sont capables de comprendre ce qu’on fait, et qui nous donnent les moyens et le temps de le faire. Et ce que je dois dire, c’est que c’est moi qu’on voit mais derrière il y a des dizaines de personnes dans l’équipe mais aussi chez nos actionnaires, notamment publics, qui y croient, qui poussent la machine. Tout le monde pense qu’il faut aller vite dans l’écosystème startup. Moi je pense qu’on peut donner du temps et du rythme en même temps. Et c’est la grande particularité d’Euratech. Il faut 6 à 7 ans pour voir le bout de ton travail !

 

Quelle est ta vision de l’écosystème français, par rapport à l’international, et dans le temps ?

Je pense que l’écosystème français arrive à maturité. On a repris confiance en nous. On pense être sorti du french bashing, mais il faut continuer les efforts. Faire de VivaTech en 2 ans l’évènement européen le plus important pour les startups, chapeau ! Certes, il y a des défauts comme partout. Mais acceptons ce qu’on a chez nous ! Après, il faut juste qu’on ne se déconnecte pas de la réalité du reste du pays, qu’on soit une bulle en lévitation sans jamais toucher le sol. Parce qu’au sol, il reste beaucoup de problèmes.

Il ne faut pas qu’on soit un écosystème tech élitiste mais que l’on puisse le partager avec le plus grand nombre, par capillarité. Pas par charité chrétienne, par nécessité. Demain, il nous faut des talents. Et il va falloir aller les chercher. Si tu crées un gap entre toi et le mec qui est en BTS au fin fond du Lubéron, comment tu l’amènes à venir bosser pour toi ? Comment tu fais très concrètement pour faire venir bosser les gens qui aujourd’hui ne font pas partie de notre aventure ? Il faut créer des ponts et des passerelles en permanence, et l’éducation nous permet de faire ça.

Ce qui a fait l’emploi dans le Nord à l’époque, c’est qu’il y ait de la main d’œuvre disponible et volontaire. Aujourd’hui, il faut qu’on travaille tous ensemble pour qu’il y ait cette main d’œuvre disponible et employable ! Le numérique est une industrie ! Ce n’est pas un secteur d’activité. C’est quelque chose qui est en train de s’industrialiser, et nous, on doit s’assurer que ça percole bien, et que ça touche bien tout le monde. Les gens vont devoir avoir un vertical métier, et un horizontal technologique qui va leur permettre de mieux faire leur métier. Si on n’a pas ces profils-là, il y a des métiers qui meurent et qui vont mourir de plus en plus vite.

Concernant l’international, on est reconnu pour notre créativité, notre talent, notre capacité à embrayer, enchainer. On manque encore de crédibilité sur notre capacité à pouvoir résister aux blocs Amérique -Chine. On est entre les deux, en pensant à l’échelle Européenne. La France peut être un leader européen, par contre, il serait vraiment français de penser que l’on peut y arriver seul.

 

Donc pour toi, on a besoin de l’Europe ?

Si on ne fait pas ça avec l’Europe, on n’y arrivera pas. Ce que l’on fait là c’est très bien (ndlr. Vivatech). Les GAFAs sont là. Mais il ne faut pas que l’on soit juste fournisseur de talent et de créativité pour les autres. Il faut que l’on soit capable d’être challengers. Et ça, on ne peut le faire qu’au niveau européen. Si on pense y arriver seuls, on se met dans de grosses difficultés parce que l’on n’a pas le poids financier pour faire concurrence. Aujourd’hui, les investisseurs français et européens ne font pas assez de grosses acquisitions dans les écosystèmes.

 

Il faudrait donc, non pas parler de French Tech, mais d’European Tech ?

Absolument ! Après, la FrenchTech reste très importante ! Je suis confiant mais j’émets tout de même un signal rouge : la France est un pays de PME, l’Europe est un territoire de PME. Ici [il montre les stands à Vivatech], il n’y a que des corporates qui font leur transformation digitale. Est-ce que le rôle de la French Tech, ce n’est pas de permettre au menuisier de transformer digitalement son activité ? Ou est-ce que l’on ne s’adresse qu’aux corporates qui ont des moyens, à Paris ? C’est ça qu’il faut que l’on résolve. Et les allemands le font ! Il ne faut pas que ce soit l’arbre qui cache la forêt de PME/ETI qui disparaissent du fait de ne pas avoir su (pu) prendre ce virage.

 

Je pense qu’on est à peu près tous d’accord qu’il y a trop d’incubateurs et d’accélérateurs à Paris. Est-ce que tu ne trouverais pas pertinent d’aller monter des choses en régions ? Quels seraient tes conseils à quelqu’un qui voudrait se lancer dans un tel projet ?

Les régions ont besoin d’initiatives et j’encourage ceux qui veulent se lancer dans ce type de projets à le faire en région. Pourquoi ? Car il y aura des moyens, un accueil, une écoute qui seront différents de ce qui se fait à Paris. Une population locale qui a envie d’y accéder. Ça peut être une super marche pour des startups qui se montent en région et qui veulent ensuite aller à Paris.

C’est ce qui se passe aujourd’hui avec Euratech ! Regarde, j’ai des Euratechs sur tous les stands ici à Vivatech : dans les programmes de Facebook, Cisco, La Poste, LVMH, Engie, Numa… J’ambitionne que les success stories d’Euratechnologies soient le fruit de la collaboration entre des acteurs différents : les investisseurs, les accélérateurs, etc. On doit être dans des logiques d’intérêts communs, en région et à Paris, pour emmener les entrepreneurs vers le succès. Les régions ont besoin de Paris et vice versa.

Quoiqu’il en soit je recommanderai à n’importe qui d’aller créer sa startup en dehors de Paris : l’accès au logement et au capital sont plus faciles ; tu n’es pas dans l’anonymat et tu as plus de visibilité. L’accès au talent sera plus difficile pour un « Launch » c’est plus simple.

Un dernier point important, la plus grosse difficulté que l’on a eu au départ, c’était la crédibilité. Je remercierai toute ma vie Jean-Philippe Courtois (ndlr. Président de Microsoft International) d’être venu nous voir. A l’époque on s’était dit « Qui est le plus gros acteur numérique dans le monde ? On a besoin de son soutien pour avoir de la crédibilité ». On est allés chercher Microsoft en 2006, à l’époque pionnier de l’accompagnement de startups, qui s’est montré très intéressé. Jean-Philippe est donc venu à l’inauguration pour signer la convention avec Microsoft alors qu’on était encore en chantier. Euratech en est ad vitam eternam reconnaissant.

 

Ils vont croire que je t’ai payé si j’écris ça !!

Sérieusement, je crois que depuis, le soutien n’a jamais été pris en défaut, et il y a de vraies synergies qui se sont établies entre Microsoft et Euratech. Cette relation nous a beaucoup fait grandir, cela nous a permis de comprendre beaucoup de choses. Et c’était réciproque puisque Microsoft était aussi nouveau dans cet écosystème entrepreneurial.

 

A lire aussi : l’interview de Bertil Luyt, fondateur de Techstars

Publié le 21 septembre 2017 -

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