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Depuis quelques années, le monde littéraire décrypte notre fascination (souvent excessive) pour l’innovation et le phénomène startups. Il suffit de lire le pionnier The Circle de Dave Eggers, le magistral Purity de Jonathan Franzen et, depuis ce 12 juin, Écosystème de Rachel Vanier tout juste paru chez Intervalles, pour s’en convaincre. Quoi de mieux que la plume d’un écrivain pour donner à un phénomène social une épaisseur au-delà de la surface ? C’est sur ce chemin que s’aventure Rachel, que j’ai rencontrée chez elle un peu avant la sortie pour deux heures de conversation passionnante. Notons que Rachel, en sa qualité de dircom de Station F, connaît ledit écosystème comme sa poche, qu’elle est une femme, et que contrairement à tant de ses pairs, elle navigue le sujet avec légèreté et humour sans se départir de son œil critique et aiguisé.

Maintenant, place à Rachel, place aux livres et au diable l’agitation.

Diana Filippova : Rachel, Écosystème a pour toile de fond l’écosystème des startups. Comment es-tu entrée dans ce monde où tu es aujourd’hui une figure bien connue ?

Rachel Vanier : J’ai commencé à m’intéresser aux startups lorsque j’étais à Sciences Po. J’ai fait un stage dans une startup qu’avait cofondée Maxime Marzin, cofondateur de l’incubateur Sciences Po) et Karim Amellal (directeur du master Affaires Publiques). Ca m’a plu. Les débouchés habituels, administration et cabinets de conseil, ne m’inspiraient rien. Mon premier job a aussi été dans une startup : on était 4 et je faisais tout, en mode couteau suisse.

C’était un an avant de me dire que ce qui m’intéressait vraiment était écrire. A ce moment là, je me suis rapprochée de The Family, encore une petite structure à l’époque. Les cours d’Oussama, les dîners et les meetups, j’y ai tout appris, ou plutôt ré-appris ! Je ne pense pas avoir l’ADN d’une entrepreneure, mais j’avais un feeling pour le content marketing. J’ai commencé en freelance, d’abord pour Rude Baguette : j’ai organisé des events, aidé des clients pour leur blog sur le big data et IA. Bref, des trucs hard tech qui n’intéressent pas les marketeux et les filles 🙂

C’est à ce moment là que j’ai rencontré Thibaud Elzière, le patron d’eFounders. En m’entendant parler de mon envie de faire du contenu à l’issue d’ un event, il est venu me voir en me disant je t’ai entendue sur scène, tu as l’air de bien parler, viens bosser chez eFounders. Une semaine plus tard, c’était fait. J’y suis restée deux ans, dont trois mois à San Francisco.

Qui n’a pas l’air d’avoir séduit ton cœur, si l’on en croit le point de vue de Marianne, ton héroïne dans Ecosystème.

J’ai détesté la ville, l’ambiance, je pense que ça se sent dans mon bouquin ! Mais ce fut très enrichissant, j’ai appris plein de choses sur les startups, l’entrepreneuriat et leur culture. Plus généralement, SF, certains adorent, d’autres détestent. Mon colloc m’a dit que ça lui a pris 6 mois, 1 an, avant de s’y habituer. En fait, il faut adhérer à cette hype startup pour apprécier la ville. Si voir des gens en t-shirt startups qui parlent startups à tous les coins de rues, c’est pas ta came, SF, c’est l’horreur.

Tu as quitté eFounders pour écrire Écosystème, et quelques mois plus tard, tu as atterri comme DirCom à Station F. Comment tout cela s’est-il articulé ?

Je me suis arrêtée en décembre pour écrire le bouquin, et en mars, Roxanne (ndlr : directrice de Station F) m’a contactée. J’ai rapidement compris que ça allait être un job de rêve, avec un impact potentiel qui va au-delà du seul scale. Et surtout, je voulais avoir une boss femme. On s’est mise d’accord pour que je commence en mai, et à partir de ce moment j’ai écrit 12 heures par jour pour finir Écosystème.

Ce n’est pas ton premier, puisque tu avais déjà publié Hôtel International chez Intervalles. Comment est née ta vocation d’écrivain ?

J’ai commencé à écrire en 2011, notamment un blog puis mon roman, les soirs et weekends, en parallèle de mon travail. J’ai écrit la moitié du premier comme ça. Dans les faits, un roman ne s’écrit pas à mi-temps, surtout quand tu bosses dans une startup où l’idéal est de travailler partout, tout le temps. Du coup, j’ai pris deux mois de congé sans solde pour finir Hôtel International.

Comment tu écris ? Quelle est ta routine ?

Contrairement au mythe de l’écrivain solitaire, je ne sais pas travailler toute seule. J’ai besoin d’être avec quelqu’un, d’échanger nos motivations. J’ai la chance d’avoir un ami qui écrit. Il m’a contacté pour avoir des conseils d’écriture suite à mon premier bouquin. Le conseil que je lui ai donné : entoure-toi ! Car mon premier, je l’ai écrit complètement seule, parce que je n’avais aucune confiance en moi. On a fait des ateliers d’écriture et c’est comme ça qu’on a commencé à travailler ensemble. On se retrouvait tous les jours au café, à 9 heures pile. On déjeunait ensemble pour décompresser, et on se coachait pour garder la motivation et éviter d’aller sur Facebook.

On une routine bien à nous : chaque journée de travail se termine par une lecture de ce qu’on a écrit. Ca va vite, tu vois tout de suite ce qui ne marche pas, et tu n’as pas la tentation d’être indulgent avec toi-même.

Tu as donc deux facettes : d’un côté le travail en mode et son agitation permanente, de l’autre, un isolement (à deux) et une routine quasi monastique.

Complètement. Et ce n’est pas contradictoire. Mon côté RP en semaine, hyper sociable et souriante, je le laisse totalement de côté le weekend. Le weekend, je m’enferme chez moi. Certes, il faut se lever tôt, ne pas perdre le rythme, mais j’aime ça. Je ne pense pas que je pourrais être isolée avec deux ou trois potes écrivains toute ma vie. Je tire mon inspiration des autres, et j’ai besoin de ce contact avec les autres. Et puis, ça pourrait paraître bizarre, mais j’aime bien l’opérationnel, les tableaux excel, tout ça.

Pas de regret de lâcher ton manuscrit le dimanche soir, quand même, quand tu sais que tu dois repartir pour la semaine ?

Bien sûr, ça m’arrive. Surtout qu’il y a des moments plus difficiles que d’autres, quand c’est un passage chargé émotionnellement qui ne sort pas, ou quand un personnage est triste et je suis triste avec lui…

Le lancement d’Écosystème a eu lieu à The Family, auprès de qui Rachel dit avoir tout appris sur les startups

Quel serait ton mode d’organisation idéal ?

En fait, si je pouvais avoir un job passionnant et à temps partiel, je prendrais. C’est compliqué d’écrire avec un plein temps, surtout que j’ai des idées pour les cinq prochains romans et j’aimerais bien en sortir un par an. Mais mon job à Station F, c’est un job à plein temps, et je l’adore. En plus, Roxanne a pour philosophie de respecter la vie de son équipe. Je ne suis pas épuisée le weekend ou en rentrant chez moi. Et puis ça fait quelques années que je suis dans ce métier, j’ai les contacts et les automatismes qui vont bien.

Comment se déroule l’écriture d’un roman pour toi ?

Le déclencheur, c’est assez mystérieux. Le reste, c’est à peu près clair. Pour le premier, j’avais une liste d’idées. Je suis partie dans un truc politique, des thrillers, des trucs complètement fous, puis je suis partie sur une idée précise. Pour Ecosystème, honnêtement, je ne sais pas comment l’idée est venue, à part mon quotidien bien sûr !

Tu en es à ton troisième, c’est bien ça ? De quoi parle-t-il ?

C’est une comédie qui parle d’argent, de notre volonté irrépressible de nous enrichir, surtout pour notre génération qui veut et peut devenir riche du jour au lendemain. Quelle est ta place de la société en fonction de ce que tu gagnes ? D’où vient cette obsession pour l’argent et le statut qui l’entoure ? Pourquoi certains parviennent à faire la part des choses et d’autres ne s’en détachent jamais ? Je suis d’origine hongroise, et en Hongrie, on parle sans retenue de ce qu’on gagne. La France, jamais tu dévoiles ton salaire à quelqu’un.

Comment ça m’est venu ? J’ai rencontré quelqu’un du milieu littéraire qui m’a dit : tu fais des trucs drôles, grinçants, mais on sent que tu te retiens. Vas-y, lâche-toi. Ca m’a fait réfléchir. J’étais à ce moment sur un autre projet, et on est partis avec un pote dans ma maison à Budapest pour écrire. Pendant le dîner, on se disait : si on était millionnaire on pourrait arrêter de bosser et écrire toute le temps ! Et comment on pourrait devenir multimillionnaire ? Du coup, mon roman est l’histoire d’une nana qui essaie de devenir millionnaire, par tous les moyens, surtout les plus absurdes. A la fin tout cela vire à l’obsession et surtout, elle oublie qu’est-ce qui l’avait conduit à vouloir tout ça.

Et ta méthodo, elle est rodée comment ? Tu est plutôt pantster (ceux qui écrivent à l’aventure, sans plan) ou outliner (les férus de la planification) ?

Je suis plan détaillé à fond les ballons ! Je suis totalement immobile si je n’ai pas de plan détaillé, du coup je passe des mois et des mois à écrire des plans. C’est pour ça que j’ai acheté ce tableau (Rachel pointe un tableau blanc accroché à sa bibliothèque, avec un petit dinosaure dessiné dessus). Je tisse les trames, je construis les personnages – surtout les personnages ! -, la chronologie, les tiroirs, et après je les remplis.

Avant le plan ou pendant, je lis beaucoup sur le sujet : j’ai quelques référents très cultivés qui me conseillent, dont Charles Pépin, un ancien prof de philo avec qui je prends un café à chaque roman (rires). Là, par exemple, c’est un livre photo sur les riches que j’utilise pour le roman que j’écris actuellement. Et après je m’y colle, je suis scrupuleusement le plan. Les bons jours, je produis 7 pages, 10 pages, les mauvais jours – 3 pages. Et encore, ce n’est rien par rapport à Philip K Dick., il écrivait jusqu’à 60 pages utiles par jour. Après, il était sous LSD tout le temps (rires).

Simenon écrivait ses romans en 100 jours, il s’enfermait chez lui et ne sortait qu’une fois que le roman était fini.

Je suis plus lente ! Hôtel international m’a pris un an et demi, Écosystème – cinq mois, sans compter toute la partie recherche avant. Le 3ème, je prévois un gros rush cet été. A chaque fois, j’ai une deadline extérieure, c’est-à-dire que je suis littéralement obligée de finir à temps.

Comment tu as fait pour publier ton premier, Hôtel International, chez Intervalles ?
Le premier, je l’ai écrit dans le plus gros secret. Quand tu dis que tu écris un roman comme 99% des français, on ne te prend pas au sérieux, encore moins quand tu es une femme. Du coup, une fois que j’ai fini, je n’ai pas envoyé à toutes les grandes maisons, je n’ai même pas essayé de trouver des contacts alors que j’aurais pu ! J’ai envoyé le manuscrit à plusieurs petites maisons, dont Armand, Intervalles, et d’autres, puis j’ai attendu. Franchement, l’attente est un moment extrêmement stressant, et c’est encore pire si tu attends les réponses de grandes maisons. Tous les jours tu attends les lettres de refus, un coup de fil, n’importe quel signe de vie quoi (rires).

Finalement, j’ai croisé l’éditeur d’Intervalles à l’inauguration du Salon du Livre, et je lui ai touché un mot de mon manuscrit : il s’en est tout de suite souvenu et le lendemain, ils m’ont rappelée.

Tu est rééditée par Intervalles pour Ecosystème. Je devine que ça s’est plutôt bien passé ?

Oui, très bien. C’est une petite maison, indépendante, donc ça a des avantages et inconvénients. L’avantage : la qualité éditoriale reconnue dans le milieu, tu as un bon accompagnement du point de vue littéraire. Après, c’est très petit, donc pas les mêmes réseaux distributions et de budget marketing que les gros.

Que penses-tu de l’idée que l’entrepreneur a tout d’un créateur démiurge, que la startup relève plus de l’art que du business ?

Ça dépend des entrepreneurs. J’ai l’impression que le quotidien d’un CEO, c’est un compte en banque, donc ce n’est pas un truc très artistique. J’ai d’ailleurs une théorie qui explique le pourquoi de la hype autour des startups : c’est tellement dur de monter une boîte, tu as si peu de chances de réussite, que la hype parvient peu ou prou à compenser les difficultés de l’entrepreneuriat. Il y en a peut-être qui croient qui vont changer le monde, mais sinon ils adhèrent juste à la hype pour ne pas déprimer. Il y a plein d’entrepreneurs qui montent une entreprise qui n’a pas vocation à être scalable. Et d’autres qui trouvent dans les sujets terre-à-terre une étincelle d’intérêt. Les vraies startups, celles qui sont en hypercroissance, tu n’as pas envie d’être à leur place.

Après, comme pour l’écriture d’un bouquin, tout ce quotidien largement ingrat est compensé par des moments d’euphorie. Ca prend des mois, tes tripes sont déversées publiquement, mais il y a un côté sexy à ça.

Tu m’as l’air au delà de la hype, en matière d’écriture comme pour les startups.

Je n’écris pas pour la gloire. C’est comme une nécessité… c’est banal mais c’est ça.  

Qu’est-ce qui te pousse à écrire le samedi matin à 9h quand une bonne partie des Parisiens est en train de cuver ?

Tu vois, passer mon weekend à regarder Netflix, voire une expo et aller boire des coups, ça ne m’intéresse pas spécialement. Ecrire, c’est autre chose. Un weekend à écrire, ça m’apporte une souffrance délicieuse. Et puis tu as ce masque du quotidien que tu portes dans le com ou de la RP, où l’on aborde rarement des sujets vraiment profonds. Quand j’ai une interaction dans la vie amicale ou pro, ce n’est pas la même chose que quand j’essaie d’interagir avec l’autre à travers l’écriture. Émotionnellement, c’est beaucoup plus concentré, grisant. Ca créer un lien beaucoup plus distant physiquement, mais infiniment plus significatif. Et cette combinaison de distanciation physique et proximité psychologique, elle me satisfait profondément. Après, je regarde aussi beaucoup Netflix…

Et ton autre moi, ce masque dont tu parles, qu’est-ce qu’il t’apporte ?

Mon job est le seul où tu écris vraiment beaucoup et le secteur m’intéresse. La combinaison des deux me plaît.

Rachel avec Oussama Amar, cofondateur de The Family, parfaitement reconnaissable sous les traits d’Alessandro dans Écosystème

Pourtant, le regard que tu jettes dans Ecosystème sur l’écosystème m’a semblé plutôt noir. Par exemple, tu ne parles jamais de l’objet, du produit de la startup de Marianne te Lucas, comme si tout ce qui comptait finalement était de foncer sans se retourner. Comment cette franchise passe-t-elle dans un écosystème amoureux de lui-même ?

Ecoute, les quelques personnes de l’écosystème qui l’ont lu m’ont dit, oui c’est vrai, c’est clair qu’il y a des excès et abus, mais toutes les startups ne sont pas comme ça. Moi ce qui m’intéresse, ce sont les deux héros. Quelle est l’ambition de notre nouvelle génération ? Elle peut être complètement démesurée, obsédée par un objectif sans corps. Marianne, la CEO, fonce tout droit, on ne sait pas ce qu’elle produit. Pour Lucas, le CTO et l’ami d’enfance de Marianne, ce n’est pas du tout la même chose : il a un amour sincère de la technologie (que je partage d’ailleurs) qui l’amène dans ce milieu, et c’est le milieu dans lequel il se sent le plus épanoui.

Moi, au fond, elle me fait profondément marrer, cette hype autour de l’écosystème. Ce que j’essaie de rentranscrire, c’est qu’au-delà de la hype, l’entrepreneuriat, c’est très difficile, même si c’est stimulant. J’aime souffrir parce que je bosse le weekend, et les entrepreneurs sont comme ça.

Il est souvent reproché à l’entrepreneur de manquer d’épaisseur, d’humanité. C’est loin d’être le cas pour tes personnages. C’est d’eux qui tu es partie ?

Oui, je pars toujours des persos. Mon idée d’origine : parler de l’ambition des nouvelles générations et des excès, qui s’est naturellement transformée en histoire sur les startups, qui est un univers que je connais bien. Les concours de pitchs, les investisseurs véreux, et autres situations de ce type, sont parfaites pour décrire ce mal du siècle qu’est l’ambition d’atteindre un objectif qu’on ne comprend pas vraiment.

Mais ce n’est pas pour autant une critique de l’écosystème startup. C’est un examen des ressorts, une analyse. D’ailleurs, cette ambiguïté, je la perçois dans la réaction de mes premiers lecteurs non entrepreneurs. Par exemple mon mec, qui est artiste (ndlr : il a fait la couv des deux premiers romans de Rachel), m’a dit qu’il comprenait pour la première fois pourquoi je travaillais dans ce milieu. C’est grisant, excitant. Alors que ma mère qui est prof, m’a dit “mais pourquoi tu travailles dedans, ça a l’air horrible !”.

As-tu suivi les débats fougueux quant à la pertinence et la véracité des propos de Mathilde Ramadier dans son ouvrage Bienvenue dans le nouveau monde ?

Je n’ai pas lu son bouquin, mais de ce que j’en ai entendu, je ne crois que ça corresponde à la réalité de la vie startup, en tout cas de ce que j’en connais à Paris. Et puis tout ce que je raconte est tellement dans l’humour, le second degré… “Je la trouve courageuse d’avoir partagé son expérience. C’est un témoignage, pas un essai ni un roman : il faut le prendre comme tel.”

Pour moi, tu as évité tous les pièges de la critique directe justement parce que tu as adopté le point de vue de la fiction. Le monde startup n’est pas l’ennemi à abattre mais une trame de fond que tu exposes dans toute son épaisseur, au lieu de la dénoncer ou l’encenser.

Je dirais aussi que bien connaître son sujet, ça aide. J’accepte le deal : une startup est une entreprise qui cherche l’hypercroissance. Je n’ai pas vocation à dire que les startups, c’est pas bien. Elles créent des emplois et produisent de la croissance. Ce que je regarde, ce sont les excès, une boîte gonflée à bloc alors qu’elle n’a pas de produit, des millions investis dans du vent alors qu’ils pourraient être mieux employés…. Sur le fond, j’aime bien ce modèle, je pense qu’il peut avoir un impact social très important.

Bien sûr, si tu veux dénoncer les startups, c’est super facile, il suffit de pointer du doigts les seuls excès. Comprendre au contraire que tout ne revient pas aux excès et que le monde des startups est celui de la nuance et de la complexité, ça demande une certaine finesse.

Qu’est-ce qui relève du vécu et de l’inventé ? Car ça sent le vécu !

Je n’ai jamais créé de boîte, mais j’ai écouté, beaucoup écouté. Il y des situations que j’ai vécues vraiment. Par exemple, il y a cette scène où Marianne croise un certain Bill dans un bar à SF (ndlr : une espèce d’entrepreneur un peu beauf qui se vante de sa villa à LA et les fêtes déjantées qu’il organise avec ses copains startupeurs). Je me sentais dans un monde parallèle, je me disais, ce n’est pas possible que ça existe ! En fait si. Pas mal de mes visions de SF m’ont été racontées : les entrepreneurs qui passent une fois par semaine à l’hosto pour burnout par exemple.

Pour le personnage de Lucas,  c’était un peu plus difficile. Déjà c’est un mec, et je suis une femme, alors pour toutes les scènes de son histoire d’amour, je me demandais mais que diable un homme ferait dans cette situation ? Et ça, alors même que je suis une geekette et que je me sens plus à l’aise avec un ordi qu’avec un être humain !

Le regard que tu jettes sur Paris et sur SF laisse à penser qu’il y a plutôt une divergence qu’une convergence entre les deux écosystèmes.

J’essaie de montrer que ça ne sert à rien de comparer Paris avec SF, Paris ne sera jamais la Vallée. Il y a eu un complexe du petit frère, pendant longtemps, mais tout nous distingue, la culture, l’histoire… SF, c’est Blade Runner ! Des tours brandées au nom des boîtes locales avec des employés hyper bien lotis, et à côté des addicts au crack, des SDF. Et moi, entre les deux, vivant dans un quartier un peu craignos dans une chambre à 2500$ par mois !

J’aime particulièrement le moment où Marianne sort de son auberge de fortune le premier soir et sent l’urine et le cannabis, l’air de la liberté, écris-tu avec ironie. Paris, par contraste, c’est quoi ?

Paris, c’est une mentalité qui est différente. Une vie beaucoup plus agréable. Un rapport au travail qui n’est pas du tout le même. Un accès aux soins médicaux et à l’éducation. Ca explique que tous les entrepreneurs étrangers sont venus pour ça, non seulement pour les opportunités business et l’afflux de capitaux, mais pour la vie.

N’y a-t-il pas un risque aussi pour Paris de se transformer en un terrain de jeu géant pour startups à l’exclusion des autres ?

Le risque est réel et ce serait fort regrettable. Aujourd’hui, l’image de Paris est si éloignée de ça qu’on croit que c’est impossible : la ville de la baguette, des galeries. Pourtant, SF, il y a quelques décennies, c’était les artistes, la culture underground, les hippie, les mouvements politiques contestataires et progressistes. Qu’il y ait plein de startups, c’est génial, mais les excès qui viennent avec, non merci.

On a un président et une assemblée très pro-entrepreneuriat. L’Etat, comme c’est toujours le cas en France, est amené à jouer un rôle important dans le développement de l’écosystème. Comment pour autant éviter de tomber dans la fascination pour soi-même qui a coûté à SF sa diversité et sa lucidité ? De tout miser sur la startup ?

Il y déjà pas mal d’initiatives : dédramatiser l’échec, promouvoir l’entrepreneuriat sans en faire un mythe. Mais du côté de l’intervention de l’Etat, il faut faire attention. Je ferai un parallèle avec un secteur que je connais bien, les énergies renouvelables. L’Etat avait mis en place un tarif obligatoire de rachat par EDF de l’énergie produite via les panneaux solaires. En un instant, tout le monde s’est improvisé fournisseur, contraignant EDF à racheter énormément d’énergie à un tarif très élevé. EDF a fait du lobbying, et du jour au lendemain, littéralement, l’Etat revenait sur la réglementation, laissant des milliers de producteurs-amateurs sur la paille.

Moralité : il ne suffit pas de prendre des mesures qui conduiront à injecter des millions dans les startups, il faut une intervention éclairée, qui se nourrit de l’expérience des entrepreneurs et de leurs vrais besoins.

Selon toi, quel est l’avancée qui permettrait de booster véritablement l’écosystème ?

Plus de diversité, c’est là où le bât blesse. C’est normal, l’écosystème est hyper jeune, donc ce sont les mêmes qui recrutent et s’associent avec les mêmes. HEC, Polytechnique, des hommes blancs, plutôt issus des mêmes milieux. Par contre c’est très problématique, car ça reproduit les mêmes méthodologies, la même culture. Il y a probablement tout un pan de marché qu’ils ignorent ! Un entrepreneur africain a en tête des problèmes à résoudre et des méthodes qui n’ont rien à avoir avec ceux d’un Parisien au parcours le plus classique. Idem pour les femmes, même si elles sont infiniment mieux représentées aujourd’hui qu’hier, elles sont encore très minoritaires. Pourtant, la France a une carte à jouer : nous avons les ressources et un système éducatif public plutôt bon.

Qu’est-ce qui cloche ?

Le recrutement, en grande partie. Cela dépend des entrepreneurs, bien sûr, Roxanne a par exemple constitué une team multinationale, très diverse. Certains sont bien conscients que recruter quelqu’un qui n’a ni le même parcours, ni les mêmes origine ou parcours que toi, c’est un atout incomparable pour la startup.

J’ai beaucoup aimé ta mise en perspective des différents types de féminismes dans Ecosystème : d’une part une journaliste qui dit très crûment qu’on en a ras le bol des histoires de femmes, une entrepreneuse qui estime que c’est aux femmes de faire les efforts nécessaires pour percer, à la Sheryl Sandberg. Au-delà de ton oeil d’écrivain, qu’en penses-tu en tant que femme de l’écosystème qui a réussi ?

Je trouve ces points de vues très intéressants, c’est pour ça que je leur donne la parole. Mais ce n’est pas le mien. Je suis d’accord : on doit s’imposer. Quand je suis face à un homme de 50 ans qui me prend pour une stagiaire, je fais comme s’il n’y avait pas de problème. Si on me demande de prendre la parole ou intervenir dans un média, j’ai peur et je n’ai pas confiance en moi, mais je fais comme si ça n’existait pas.

Mais en même temps, c’est dangereux. C’est facile de dire : aujourd’hui les femmes ont tout pour jouer dans la cour des hommes. Mais c’est faux, car le monde a été conçu et modelé par les hommes, pour les hommes, avec des codes et des réflexes d’hommes.

Le modèle féministe à la Sheryl Sandberg (“tu peux tout avoir”, “aide-toi toute seule car personne ne t’aidera”) ne te va donc pas très bien ?

Non, il ne me va pas du tout. C’est comme dire à quelqu’un qui s’essaie à l’écriture : soit tu fais du Proust, soit tu n’es rien. Tu peux être sûre qu’il n’écrira pas une ligne ! Si on arrête de parler de discrimination, si on arrête de mettre le doigt sur les problèmes structurels, on aura mis une croix sur tous les combats féministes de ces dernières décennies.

Ton féministe est aussi bien incarné dans les quelques scènes de dating et érotiques (pour finir sur une touche légère :))

C’est marrant que tu en parles, car j’ai mis un point d’honneur à écrire toutes mes scènes érotiques du point de vue des femmes. Je ne suis pas sûre que ce soit mon point le plus fort, les scènes de sexe, mais déjà il en faut parce que c’est la vie, et puis dans toute la littérature, même féministe, elles sont toujours racontées du point de vue des hommes. Même chez Camille Laurens ! Dans Écosystème, ça montre que, comme la vie, c’est maladroit, incertain, et certainement pas lisse.

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