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2018, le temps de l’action pour France Digitale, l’une des plus importantes associations de l’écosystème tech européen. Forte de ses 800 membres, d’une équipe dont les effectifs doublent cette année et d’un board de bénévoles à la renommée internationale – comme Frédéric Mazzella, qui devient ambassadeur de France Digitale en Europe – l’association se prépare à affronter 2018 avec une feuille de route bien calibrée. Il y a presque un an, France Digitale formulait dans son Manifeste des Startups seize propositions à l’intention des acteurs publics pour faire de la France une “Startup Nation” digne de ce nom. Depuis, les “Pigeons” ont-ils été entendus ?

KMF a rencontré Rachel Delacour, fraîchement nommée co-Présidente de l’association, pour parler de la stratégie d’influence et des leviers d’action de France Digitale pour créer des champions numériques européens.

Bonjour Rachel. Ta nomination s’inscrit dans la volonté d’un passage à l’action pour l’association, après la période de recommandation illustrée par le manifeste des startups. Qu’est-ce qui t’a poussé à prendre cette fonction ?

 

Rachel Delacour : J’étais l’an dernier VP côté entrepreneurs. J’ai proposé ma candidature parce que c’est un moment pour moi où j’ai plus de temps à consacrer à France Digitale, et parce que je voulais redonner à l’écosystème. Ayant été membre en tant que dirigeante de startup, je sais combien le rôle de France Digitale est crucial pour assurer aux entrepreneurs et aux investisseurs qui composent l’association que les cadres législatifs jouent en leur faveur. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’associations qui font un super boulot pour animer l’écosystème, mais pour la partie influence – c’est-à-dire faire en sorte que tout ce que tu entreprends ne soit pas entravé par une loi qui agirait par méconnaissance de la réalité – France Digitale est la seule à jouer ce rôle. A ce titre, c’est sans doute l’association la plus importante pour les startups, et cela grâce à l’énergie déployée par son équipe. Pour moi, la force de France Digitale est d’être connectée aux réalités, grâce à un board de bénévoles qui ont les mains dans le cambouis.

 

Justement, la récente nomination de Nicolas Brien au poste de DG donne une orientation forte à votre association. Qu’attendez-vous de lui en termes de stratégie d’influence ?

 

Il faut se rappeler d’où l’on vient. France Digitale est née à l’initiative de Marie Ekeland et de Jean-David Chamboredon autour d’une alerte forte auprès des pouvoirs publics pour dire : “si vous continuez comme ça, on arrivera jamais à faire émerger des champions du numérique français, ni à bousculer l’âge moyen du patron du CAC40.” Le différenciateur fort de France Digitale, c’est sa forte influence auprès des pouvoirs publics, et il faut savoir leur parler. Donc pour nous, cela signifie avoir cette coloration dans notre équipe, qu’elle comprenne ce mode de fonctionnement si éloigné du monde des startups.

 

On dit souvent que France Digitale a deux jambes. L’une est de l’influence, l’autre du networking.

 

A ce titre, Nicolas (Brien) et Marine (Bottone) sont très importants pour l’association.

 

Au coeur de votre stratégie d’influence, quels sont les sujets que vous souhaitez porter et où ?

 

Aujourd’hui, tu ne peux pas avoir une réflexion franco-française. Il faut s’intéresser à ce qui est voté à l’échelle européenne, car plus de 90% de ce qui est voté en Europe s’applique de toute façon à l’échelle française, avec des problèmes d’interprétation fréquents. On doit donc renforcer notre présence en Europe.

 

Vous envisagez l’Europe comme un “scale-up continent”, qu’est-ce que cela signifie ?

 

C’est d’abord un constat. On a beau tout faire pour qu’une boite française devienne un champion, il y a un moment où le marché est trop petit. Pour garder ces champions sur nos territoires, on doit pouvoir donner accès au marché des 500 millions de consommateurs que détient l’Europe. Or, nous sommes dans une situation complexe. Avec le Brexit, les associations de startups UK ne peuvent plus intervenir en force auprès des instances européennes, on a donc ce travail supplémentaire à fournir. Elles ont perdu leur droit de parole, alors que le Royaume-Uni fait partie des pays qui détient le plus de licornes à l’échelle du continent. France Digitale a un rôle à jouer pour tenter de renforcer cette voix.

 

Comment adoptez-vous cette position de leadership européen ?

 

Nous l’avons déjà, compte tenu de notre taille. Nous sommes l’association de startups qui compte le plus de membres à l’échelle européenne. C’est important que l’on continue à avoir plus de membres, pour continuer à peser dans le débat. On a donc un travail de statistiques à entreprendre auprès de nos membres, car c’est cette connaissance qui a de la valeur dans nos échanges avec les politiques français comme européens.

 

Parmi vos demandes, celle d’une meilleure redistribution de la valeur au sein des plateformes numériques. Comment cette proposition est-elle née et que dit-elle des attentes de l’écosystème tech ?

 

Il faut savoir que le manifeste des startups est issu d’une consultation auprès des membres de France Digitale. L’idée d’une “société de participation des contributeurs non salariés” est donc née des questionnements d’investisseurs et d’entrepreneurs autour du partage de la valeur, et notamment ceux qui emploient des travailleurs de plateformes. On vit dans un monde où le startuppeur change, il veut partager la valeur qu’il crée, et il faut donc assouplir et adapter les cadres anciens pour correspondre aux attentes de cette nouvelle génération.

Plus globalement, il y a prise de conscience de la part des boîtes européennes qui se disent que pousser les murs de la réglementation actuelle ne doit pas nous amener à imiter le modèle américain, en devenant des Uber. On a envie d’être forts et puissants, mais grâce à un autre modèle.

Est-ce qu’on ne pourrait pas en Europe, être moins diabolique que certaines startups américaines ?

Pour cela, il faut repenser les modèles liés aux statuts, aux contrats de travail. France Digitale tente, en se connectant au terrain, de se faire le porte-voix de ces nouvelles valeurs.

 

Il faut dire que l’âge d’or de la Silicon Valley semble terminé. Celle-ci est accusée d’être isolée, accommodante avec Trump, sexiste et arrogante. Quelle position France Digitale adopte-t-elle par rapport à tout cela ?

 

Je n’y crois pas du tout. Certaines boîtes sont concernées, mais quand on me dit que la Silicon Valley est finie, je n’y crois pas un instant. Il y a plein d’autres choses qui se passent. Du point de vue de la diversité, par exemple. Ce qui est clair, c’est que les choses évoluent vite et que nous avons une place à prendre, en mettant en avant ces valeurs. Pour nos membres, c’est déjà ce qui se passe à leur échelle. Comment peut-on les aider à porter ces messages là ? Il faut faire en sorte que les cadres législatifs ne viennent pas tuer ces initiatives.

 

Le dernier billet de Jean-David Chamboredon se montre assez pessimiste quant à la capacité de l’écosystème French Tech à résister à une nouvelle crise financière, remarquant l’absence d’investisseurs long terme en France. Comment France Digitale compte-t-elle encourager la résilience de l’écosystème tech ?

 

Il y a une vraie urgence. C’est facile de s’accrocher un peu de communication, des éléments French Tech et de se dire que tout va bien, mais il ne faut pas se mettre d’oeillères. Si on ne change pas les choses tout de suite pour apporter des fonds plus longs, qui permettent un financement dans le temps, on a un problème. On n’a pas suffisamment de VCs late stage pour s’imposer comme champions du numérique en France.

 

Quel rôle jouent les corporates dans cette dynamique de croissance à long terme des startups ?

 

En France, la majorité des corporates ont un souci de compréhension de la valeur d’une startup tech. Dès qu’un grand groupe commence à s’intéresser à une startup, on rencontre un problème de valorisation. Pour un écosystème véritablement sain, il faut des investissements long tricolores, des achats et des ventes, de la circulation de valeur qui permettent l’essaimage. Sur le modèle de la Silicon Valley, les startups rachetées peuvent s’intégrer aux grands groupes et continuer à essaimer à nouveau. Ici, les valorisations demeurent faibles, surtout quand on compare les chiffres avec l’étranger.

Par exemple, le rachat de ma propre entreprise par un acteur californien (ndlr : Zendesk a racheté We Are Cloud pour 45 millions de dollars en 2015), a eu un écho important en France, alors qu’au regard des standards californiens, cette valorisation n’est pas si surprenante. Nous devons cultiver cette capacité à voir le futur business des startups tech, à décortiquer et à comprendre les mécaniques long terme. Les corporates ont donc un rôle à jouer pour faire en sorte que l’écosystème murisse. Mais c’est encore très timoré.

 

Le Président de la République aime les startups, et les startups aiment le Président de la République. Comment réagissez-vous à cette posture nouvelle et que mettez-vous en place pour conserver votre voix, dans le cas où les mesures mises en place ne servent pas l’intérêt de vos membres ?

 

C’est indéniable, nous sommes dans un contexte beaucoup plus favorable. Quand le monde parle de la France, ça veut dire beaucoup pour nous en tant que startups. Au-delà des mots d’amour, on attend des preuves d’amour. Notre manifeste formule de nombreuses propositions dont beaucoup ont été reprises, comme l’ISF qui se reporte sur les actifs non productifs et permet donc d’encourager le développement de business angels dont nous manquons cruellement. Tout cela est un bon signe, mais le combat est quotidien. Quand on a un ministre de l’économie qui annonce dans la presse que les investisseurs étrangers pourraient devoir passer par Bercy s’ils souhaitaient s’intéresser à un actif technologique français, ça nous fait peur.

Nous devons rester vigilants surtout à l’échelle européenne, quand on voit les mesures de ePrivacy, de copyright, qui sous couvert de protéger les consommateurs européens témoignent d’une méconnaissance de notre secteur qui risque de tuer un bon nombre d’entre-nous dans l’oeuf.

 

Les pouvoirs publics et l’opinion sont de plus en plus sensibles à l’impact des acteurs du numérique sur les libertés individuelles (droit à l’oubli, déconnexion, précarisation, etc.). Comptez-vous vous adresser au grand public, qui ne vous connaît pas encore, pour défendre le point de vue des startups et expliquer en quoi ces mesures peuvent être contre-productives ?

 

Le vrai boulot aujourd’hui, il est surtout d’aller parler à nos startups. C’est la responsabilité d’un dirigeant de comprendre le droit du travail, les lois qui régissent son activité et qui impactent son développement. Il y a plein de créateurs de startups qui commencent à s’engager dans cette direction, quand elles passent en série B notamment. Il y a encore un déficit de compréhension des toutes jeunes startups qui se lancent, parce qu’elles ont la tête dans le guidon et que c’est difficile de lever le nez. Je le dis parce que je suis passée par là, je faisais 90% de mon business à l’international et je ne regardais pas forcément ce qui est lié à la data dans les réglementations européennes.

On doit encore plus sensibiliser les jeunes startups au concept de coopération politique, de couches législatives. Tu as beau être très fort au niveau business, si au-dessus de toi il y a des forces contraignantes, tu ne peux que pédaler dans le vide.

 

Concrètement, comment réalisez-vous ce travail de pédagogie ?

 

Nous publions des contenus, comme la tribune que nous évoquions. Ce sont des heads-up que nous envoyons aux startups. Mon rôle, c’est de faire en sorte que toutes les startups, peu importe leur degré de maturité, comprennent les implications de la réglementation internationale très tôt dans la vie de l’entreprise.

 

Au delà des startuppeurs, comment vous adressez-vous à ceux qui votent les lois ?

 

Nous lançons le France Digitale Campus pour acculturer les hauts fonctionnaires, les politiques et les députés. Le principe, c’est de leur faire passer un certificat pour les acculturer aux nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle, les ICOs, la blockchain, la cybersécurité. Il faut comprendre ce qu’un vote peut induire en termes d’impact sur les startups. Le but du programme, c’est aussi de faire en sorte qu’ils nous identifient plus vite sur ces sujets. Ces leaders d’opinion ne peuvent pas se muer en spécialistes du jour au lendemain, en revanche, notre travail est de leur permettre de mieux comprendre ces enjeux et de les faire entrer en relation avec les acteurs impactés par leurs décisions.

 

Quelles seront vos recommandations sur les cryptomonnaies et les ICOs ?

 

C’est un moyen de financement potentiel, et 2000 startups l’ont déjà adopté. De mon point de vue, il s’agit d’une opportunité à saisir. Je pense qu’il faut embrasser la chose, et être force de proposition sur sa régulation. La France peut tirer son épingle du jeu, avec l’arrivée du régulateur européen. Nous pouvons être vus comme la place dans le monde où l’on peut réaliser son ICO, et devenir leader sur le sujet.

 

Jean-Charles Samuelian, le fondateur de la startup Alan, disait récemment sur KMF qu’en France, “on est très fort pour définir des cadres réglementaires sur des problèmes qui n’ont pas encore eu lieu et on se retrouve donc à ne pas avoir le lead technologique.” Qu’en pensez-vous ?

 

Il faut que la réglementation soit bien faite. Sur le sujet des ICOs, nous avons sollicité l’AMF pour penser ces sujets. Quand c’est fait de manière intelligente et consultative, on peut aller vers un modèle pertinent qui aide vraiment les entreprises. Plus on va vite sur le sujet, avec les bons interlocuteurs, plus on sera reconnu et c’est très bien pour la France.

 

De la même manière, quel regard portez-vous sur l’intelligence artificielle et pourquoi avoir choisi d’en faire un cheval de bataille ?

 

On héberge l’initiative France Is AI qui s’adresse à tous les acteurs qui sont capables d’avoir ces réflexions sur l’AI. C’est indéniable, nous regorgeons de ressources. On dit souvent que nous avons les talents, mais pas les data. La question est là : comment faire pour avoir des groupes qui ont une taille critique suffisante pour générer de la data ? Tout n’est pas perdu, on peut faire de l’AI sur des corpus de data plus petits, ça s’est déjà prouvé. J’ai vraiment hâte de voir ce que la Commission Villani va publier sur le sujet.

 

Le développement de l’AI permet d’ouvrir le débat sur le manque de diversité dans la tech, du côté des corpus de données comme des ceux qui les manipulent. Quelles actions concrètes mettez-vous en place pour soutenir la diversité au sein de France Digitale ?

 

Seuls 10% des startups membres ont une femme CEO ou co-fondatrice. Pour faire émerger des champions numériques, il faut certes agir sur le cadre législatif, mais aussi sur le recrutement. Or on a du mal à trouver des talents pour grossir les rangs des startups. Aujourd’hui, un ingénieur-codeur suit un parcours très limitant : bac S, école d’ingénieurs, spécialité numérique. Il y a un goulot d’étranglement autour de ce genre de profil, et de l’autre côté, un “chômage zéro” dans les startups. Or, on n’a pas besoin d’un bac+5 pour se lancer comme codeur dans une startup, c’est ce que prouve bien l’école 42. En amènant l’enseignement numérique beaucoup plus tôt dans la vie des jeunes avec la création d’un bac N par exemple, on va aussi permettre de sensibiliser plus de jeunes femmes. On milite pour ça, et je suis persuadée que cela aiderait à corriger ce problème de diversité.

 

Au delà des recommandations sur l’évolution du modèle éducatif français, quels sont les leviers que vous pouvez actionner dès aujourd’hui pour soutenir ces 10% de femmes entrepreneures et en aider d’autres à se lancer ?

 

Ce n’est pas directement notre sujet mais celui de StartHer, qui s’en charge haut la main. Notre sujet à nous, c’est la relation entre entrepreneurs et investisseurs. Sur le plan de l’égalité des sexes, la force de France Digitale va être de disposer de statistiques parlantes, sourcées auprès de nos membres et qui viennent alimenter le travail d’associations en faveur de l’entrepreneuriat féminin par exemple.

 

Comment comptez-vous porter vos recommandations au sujet de la formation professionnelle dans le cadre du projet de réforme ?

 

Dans nos jobs au quotidien, c’est compliqué d’avoir un développeur qui a appris à l’école les technologies qu’il utilisera dans son métier. En tant que dirigeant, tu recherches un développeur qui a la tête bien faite, mais tu sais qu’il sera formé sur les technos que tu utilises par tes autres ingénieurs en poste. Il y a un phénomène de montée en charge en interne très fort. En tant que startup, comme n’importe quelle entreprise, on doit cotiser auprès d’organismes de formation pour donner à nos salariés un accès à des formations. Or, celles-ci ne sont pas adaptés à nos besoins. Ce qu’on pousse, c’est d’accéder à un statut de “salarié-formateur” pour que le budget reste en interne et que l’on valorise ce salarié, en contractualisant son temps passé à la formation de collaborateurs par exemple. Cette recommandation correspond totalement aux besoins de nos membres. Nous nous insérons dans le calendrier des réflexions sur la formation professionnelle. Il faut qu’on attaque le sujet plus en amont : le fait de donner les pleins pouvoirs aux branches dans les discussions menées avec le Ministère du travail nous pousse à évaluer la possibilité de créer une branche propre.

 

A nous de nous positionner au bon moment.

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