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“Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?” écrivait Lamartine dans Milly, ou la Terre natale. Deux siècles plus tard, Internet et ses rêves d’intelligence artificielle réveillent les mots du poète et leur donnent une force nouvelle. Nos précieux objets parlent, conseillent et font de l’humour. Derrière ces voix familières, des conteurs modernes apprennent à Siri, Alexa et Google Home à nous glisser des mots doux. Littéraires, ils travaillent de concert avec les profils techniques et tâchent de rendre nos machines audibles. Comme tous ceux qui inventent, racontent et transmettent les histoires ils sont appelés à jouer un rôle central dans la construction des imaginaires. Les conteurs depuis des siècles, les scaldes vikings, les romanciers depuis Cervantes ou les scénaristes d’Hollywood ont façonné et façonnent notre perception du monde. Aujourd’hui, les auteurs d’intelligences artificielles, les scénaristes logiciels et les poètes virtuels prennent le relai. Des voix puissantes qui portent la lourde responsabilité d’avoir réponse à tout.

La pièce de théâtre dont nous sommes les héros

 

Le terme logiciel est un rejeton du λόγος (lógos) grec. Une origine étymologique qui place d’emblée nos outils numériques dans le registre du langage et de la communication. Langage informatique, dont ils sont issus, mais également langage dans la relation qu’ils entretiennent avec leurs utilisateurs. N’en déplaise aux champions de la singularité, nos ordinateurs sont – encore – fondamentalement réactifs. Ils ne savent faire qu’une chose : obéir à des ordres. Pour leurs concepteurs et pour ceux qui les commercialisent, l’enjeu consiste donc à maquiller la réaction en interaction. En faisant jouer un rôle humain à la machine, ils s’appuient sur notre tendance naturelle à l’anthropomorphisme et facilitent la prise en main d’objets complexes. Or, comme dans toute pièce de théâtre, la qualité des personnages est un facteur central d’adhésion. C’est pourquoi les entreprises de technologie font de plus en plus appel à des auteurs, des scénaristes ou même des poètes pour habiller et enrichir leurs assistants virtuels, leurs chatbots et leurs intelligences artificielles. Leur mission : transformer des “boîtes noires” sans âme à la logique implacable en alter egos sympathiques.

Ordinateur écrit

 

Nouvelles interfaces, nouvelles écritures

 

Lorsqu’on parle d’interface, l’injonction principale est de rester “user friendly”. Un vocabulaire choisi qui élève nos précieux programmes au rang de camarades. Un champ sémantique que l’on retrouve dans toutes les applications récentes, gratifiées du titre de compagnon ou au moins d’assistant. C’est en effet le succès des interfaces vocales ou des chatbots qui a fait émerger le besoin d’une scénarisation plus poussée. L’écriture du programme, jusque-là réservée au back-office et au code, s’est invitée sur le devant de la scène, dans la langue profane. Quand le champ de recherche de Google se contentait d’être user-friendly by design, Alexa, Google Home et autres chatbots Facebook impliquent des interactions plus complexes.

 

Chez Microsoft, l’équipe de Cortana est constituée de 22 personnes chargées d’incarner l’assistant virtuel. Leur mission est d’assurer une expérience de conversation optimale, sans servir ni desservir Microsoft, sans heurter les sensibilités. Si les possibilités du Machine Learning autorisent l’algorithme à apprendre par lui-même, ces profils littéraires restent les garants d’une certaine identité pour Cortana. Jonathan Foster, responsable de l’équipe et transfuge d’Hollywood, explique que “les utilisateurs se sentent plus en contrôle s’ils imprègnent la technologie d’une personnalité”. Dans une interview pour Usbek&Rica, il expose le défi créatif inédit qui l’a poussé à changer de secteur. “C’est une opportunité unique en termes de créativité. […] Je me suis concentré sur la dimension artistique de l’écriture – le résultat est une équipe aux expériences variées dans le domaine de l’écriture créative : romans, films, séries, théâtre, nouvelles, essais, journalisme, poésie et même livres pour enfants”.

 

Une histoire de style

 

“Si vous vous débarrassez de l’écrivain, il ne reste que la technologie”, explique Nathan Phillips dans Quartz. Le scénariste et fondateur de Technology Humans And Taste, une agence créative localisée à New-York, explique qu’il refuse de parler de technologie pour mieux faire ressortir l’idée, l’histoire ou le concept. Pour réussir ce miracle sans tomber dans les travers d’une trop grande subjectivité, les auteurs ont la parade. Ils injectent dans leurs scénarios une quantité importante d’heureux accidents. Des traits d’humour, des refus de coopérer et une légère ironie propres à l’humanité qui viennent suggérer que l’on n’est plus face à une machine. Ainsi, lorsqu’on lui demande ce qu’elle pense de Google Now, Cortana répond que “c’est un confrère compétent”. Une humanité sous perfusion parfaitement assumée par Jonathan Foster.

“Nous voulons qu’on réalise que des humains y ont mis beaucoup de réflexion, d’attention et de sentiment”.

 

Des voix qui portent

 

Selon Fortune, Amazon a vendu plus de 15 millions d’exemplaires de son assistant virtuel Echo. Google avance que 20% des recherches mobiles passent par la voix. Accenture prédit que l’intelligence artificielle va devenir le nouveau visage des entreprises. Dans ce contexte, la question de l’écriture des IA déborde largement des cercles littéraires ou du gadget pour technophiles. Si la tendance se confirme, Siri et consorts risquent de devenir la voix du marketing, du service client et du e-commerce pour beaucoup d’entreprises. Une position de force qui donne une portée inédite à chaque décision et justifie les efforts d’écriture. Une position de force qui fait également peser la menace d’une nouvelle désintermédiation sur les entreprises. En effet, la logique de plateforme favorise la domination du marché par un petit nombre d’acteurs, prêts à monopoliser le contact direct avec les consommateurs. Si nos billets d’avion seront toujours vendus par Air France, notre électricité par EDF et nos pizzas par Domino’s, ils le seront peut-être à travers la voix d’Alexa, de Google Home ou de Cortana.

 

Un grand pouvoir, de grandes responsabilités

 

Le traitement des technologies pose un nombre croissant de questions éthiques, politiques et sociales. Or, ces débats se focalisent souvent sur l’aspect technique, jusqu’à oublier une dimension sémiotique indissociable. Les algorithmes, l’intelligence artificielle, et la question des données monopolisent l’attention, au détriment de leur mise en récit, dont les conséquences sociales sont majeures. A ce propos, la question du genre est symptomatique. Les assistants virtuels doivent-ils être des femmes, comme Cortana, ou des hommes ? Doit-on laisser le choix à leur utilisateurs ? Devrait-on utiliser des voix neutres pour des objets qui ne sont pas genrés ? Selon Wired, la domination des voix féminines est à la fois pragmatique et liée aux stéréotypes sexistes qui dominent aujourd’hui. Karl MacDorman, professeur à l’université d’Indiana spécialisé dans les relations humains/machines, y explique que les voix féminines sont “mieux acceptées”. Une étude du Wall Street Journal démontre que nous (hommes et femmes confondus) considérons les voix féminines comme étant plus “chaleureuses” et “compréhensives”. Des résultats qui justifient le choix – économique – des entreprises de technologie, tout en entretenant certains stéréotypes…

Un sujet important qui en appelle d’autres. Par exemple, le choix de traiter ou non certaines requêtes peut se révéler épineux. L’exemple le plus célèbre reste celui de Siri, programmée pour faire de l’humour noir lorsqu’on lui demandait où cacher un corps. « Marais, Réservoirs, Fonderies, Décharges » répondait l’assistant d’Apple. Jusqu’au jour où l’on a retrouvé des traces d’utilisation de Siri dans le téléphone d’un criminel, juste après l’assassinat de son colocataire… Depuis, l’IA reste évasive en Français – “Vraiment, encore? Ce n’est plus très drôle” – et parfois mystérieuse en Anglais – « I used to be able to answer this question”. Le cas est intéressant à plusieurs égards. Il illustre presque par l’absurde l’influence que peuvent avoir des réponses créées pour être humoristiques, et dont l’incidence n’est pas toujours facile à mesurer. Ensuite, plus finement, il pose la question de la censure. Par décence, Apple a amendé sa réponse, mais la nouvelle réplique reste pleine d’ambiguïté. En suggérant une amnésie forcée, Siri expose en creux tout ce qu’elle pense de la censure. Heureusement pour tout le monde, l’assistant est éminemment polyphonique, difficile dans ce cas de pointer des responsabilités…

 

“Avoir le soucis des conséquences de ses textes est […] une condition indispensable pour l’exercice de la liberté de penser et d’écrire”, avance Florence Piron, anthropologue et éthicienne, professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval. Elle propose ensuite une “écriture soucieuse” pour rétablir le lien entre celui qui écrit et le monde dont il fait partie. Cette recommandation trouve aujourd’hui un écho troublant dans l’écriture des assistants personnels, des chatbots et autres intelligences artificielles. La responsabilité des concepteurs s’impose au niveau de l’écriture du code informatique, ce texte sous-terrain qui détermine la pertinence et l’utilité même des outils. Mais elle doit également être considérée au niveau de la langue de Molière, de Shakespeare, et de Confucius, qui conditionnent notre relation à des technologies de plus en plus bavardes.

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