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Alors que l’Eglise catholique fait face à de nombreux défis (crise des vocations, désertion des Églises, scandales), des entrepreneurs chrétiens entendent redorer le blason du christianisme, avec la croix du numérique. KMF est parti à leur rencontre le mardi 6 mars, lors de la troisième édition de leur grand-messe, Pitch my Church. Lumière sur cet événement.

Le papier que vous lirez est celui d’une jeune journaliste laïque, fraîchement débarquée chez KMF, bien plus habituée aux affres du bitcoin qu’à la génération émergente des « geeks-cathos ». Pour son premier jour, une immersion dans le monde de la « Church Tech » sonnait un peu comme un nouveau baptême… du feu au regard de son ignorance sur le sujet. Or, se plonger dans cet univers inconnu, c’était aussi pour elle goûter le fruit défendu. Elle n’avait pas pour coutume de se mêler des sujets de sacristains. Alors, il faut l’avouer, cette jeune femme, sceptique tout autant que séduite, est entrée dans le magnifique collège des Bernardins avec son lot de préjugés (mea culpa) ; en se demandant pourquoi l’Eglise catholique, dont l’histoire avec le « progrès » technique a tout des liaisons dangereuses, tourne-t-elle à présent son regard vers les rivages de la Tech ?

Il est 20 heures passées : l’heure de l’after work pour les athées, celle de la prière des complies pour les cathos. La session de pitchs de trois projets numériques « au service de l’Eglise » ne va pas tarder à commencer. Au programme, Thomas Tixier, président de l’association Eglise et Innovation numérique et organisateur de la soirée, promet aux spectateurs le concert d’un «quartette aux Bernardins» où se conjuguent les voix de quatre instruments : l’Eglise, L’Entrepreneur, l’Innovation et le Numérique. Cette partition sera-t-elle harmonieuse ? Le croyant et l’entrepreneur, l’Eglise et le Numérique peuvent-ils se rencontrer sans trop de heurts ? Laissons nous porter par ce récital singulier.

L’ÉGLISE SUR L’AUTEL DE LA TECH

Le premier violon de la soirée est celui de l’Eglise qui rencontre la Tech. Il est loin, l’imaginaire traditionnel austère et pieux, empli de silence et de pénitence. C’est au contraire l’image d’une Eglise dépoussiérée, ancrée dans son temps et bien dans ses baskets, qui se dégage à notre arrivée. Si les murs du collège des Bernardins rappellent une ambiance monacale, ils abritent ce jour-là un petit village de l’innovation où les acteurs de la Church Tech partagent un temps convivial de networking avant la conférence. Cette cohabitation, un brin déconcertante, entre lieu saint et stands profanes, nous font l’effet d’une virée spatio-temporelle où les Saintes Écritures portent les habits de la modernité à la sauce start-up. Le logo de la Church Tech, calqué sur celui de la French Tech, arbore fièrement le symbole chrétien de la fidélité illustré par un poisson en design 3D. Sur les stands, des télévisions retransmettent des vidéos promotionnelles. Bienvenue dans un « incubateur d’espérance » tel que se plaît à nommer l’abbé Amar, auteur du PadreBlog et maître de cérémonie.

Une fois la déambulation achevée, il est temps de rejoindre la cérémonie dans le grand auditorium. Les soutanes se font rares, remplacés par des habits en costumes-cravates ou sweat-shirts. Le père Amar, sur scène, quitte ses prérogatives traditionnelles pour jouer les journalistes. Pendant la cérémonie, l’oraison laisse place au pitch, le missel au smartphone. Retransmis sur KTO TV et sur les réseaux sociaux,  la conférence se conclut par le vote du meilleur projet sur credofunding.fr. En bref, la messe de la Church Tech prend des allures de conférence TedX.

ENTREPRENEURS CATHOS : QUI SONT ILS?

Place aux pitchs. Thomas Tixier l’avait annoncé en préambule du programme : « l’Eglise et l’entreprenariat ont eu coutume de jouer ensemble ».  Alors, la question de perlimpinpin que notre journaliste se pose :  mais qu’est ce qu’un entrepreneur chrétien ? Nos trois pitchers, Timothée Berthon, fondateur de YouPray, sorte de “ petit Bambou de la prière », Côme de Besse, fondateur de Divine Box, qui livre chez vous les meilleurs produits « made in abbaye » et Jean-Baptiste Maillard, le missionnaire connecté de Lights in the Dark ont pourtant un profil d’entrepreneurs classiques. Diplômés de HEC, ou d’une grande école, voilà des hommes qui ont su identifier dans un écosystème catholique au marché vierge l’opportunité d’appliquer par mimétisme les logiques de start-ups profanes à succès  (YouPay, Deliveroo, Facebook…) Et parfaire leur image d’entrepreneurs tout droit sortis de Station F.

Mais à entrepreneur catho, valeurs chrétiennes obligent. Telle est la différence. Car, plus que de gagner des clients, il faut aussi toucher les âmes. Tout se passe comme si l’Eglise ne pouvait adhérer que du bout des lèvres à la logique capitaliste. Uberiser d’accord… mais pas trop. Par exemple sur Divinebox : « Au delà de l’aspect financier, il y’a un esprit de bienveillance. C’est la seule boîte qui envoie par mail à son client : ‘‘que Dieu vous bénisse’’. »  Et le collectif de la Church Tech d’ajouter : « loin d’eux l’idée de casser les prix ou de bouleverser le marché de l’artisanat monastique. » Dans la même démarche, la borne Keto met au service de la quête les dernières innovations du e-commerce : paiement mobile et sans contact, bientôt sur la blockchain ?  Tout est bon pour renflouer les caisses des diocèses, car chez les acteurs de la Church Tech, on ne badine pas avec la quête. Quand ce ne sont pas des logiques de gratuité ou de charité qui animent ces fidèles à  l’instar d’Ephatta le AirBnb catho, qui repose sur une  « hospitalité au sens chrétien du terme ». L’hôte peut ainsi choisir de reverser l’argent perçu à des associations caritatives, ou d’offrir la nuit.

LA FOI COMME INSPIRATION

Le troisième violon c’est l’innovation. Et la foi en est le principal moteur. Il semblerait que la foi se pose comme l’équivalent athée de cette “culture de la gagne” si chère aux startuppeurs. Après son pitch, Timothée Berthon revient sur sa propre expérience de la prière et sur l’importance, dans son désir d’entreprendre, de ses quatre années d’études en théologie réalisées en parallèle de sa formation à HEC. Pour lui, foi et prière stimulent l’esprit et la créativité nécessaires pour innover. Elles seraient ce petit plus, cette richesse personnelle, intérieure et spirituelle gagnante. Plus encore, elles représentent ce « chamboulement de notre manière de penser et d’agir. »  Il y a effectivement chez les innovateurs chrétiens une forme d’« audace évangélique », souligne l’abbé Amar.

En premier lieu, c’est la lecture de la Bible qui a été une source d’inspiration. Pour Côme de Besse, le lancement de sa box est inspiré de la lecture de Saint Benoît : « Prière et Travail », Ora et labora. Du côté de notre missionnaire, Jean-Baptiste Maillard déclare que “son modèle économique, c’est Saint-Joseph”. Soit celui d’un éducateur, dont le dessein est de grandir en taille, mais aussi en sagesse et en grâce. La foi inspire, la foi innove. Ainsi soit-il.

LE NUMÉRIQUE, LA CROIX DE L’ÉVANGÉLISATION

Nous voilà en présence du quatrième violon de la cérémonie : le numérique appelé à devenir la nouvelle croix de l’évangélisation. Car la vulgate, on le sait, a violemment déserté depuis quelques décennies le sol des Églises. Crise des vocations, perte des fidèles, il est de nécessité pour le christianisme de reconnecter ses ouailles aux paroisses et d’évangéliser les brebis égarées en diffusant la parole divine. C’est à ce titre que le Père Amar conçoit le web comme cet “écrin qui délivre et déploie un diamant : La Bonne Nouvelle !” La Church Tech comme toutes les start-ups entre dans la course pour obtenir l’attention de l’internaute et lui annoncer l’arrivée de Jésus.

Et ce nouvel outil devait s’accompagner d’un homme de foi à la mission nouvelle : l’e-missionnaire. Derrière chaque site développé par Lightsinthedark, un e-missionnaire est là pour capter l’internaute autour d’une discussion par chat.  Plus largement, ce sont aussi les pitchers de la Church Tech qui sont appelés à devenir, sur les prières du Père Amar, les nouveaux missionnaires : ces “explorateurs modernes de nouveaux territoires numériques pour apporter la lumière de l’Evangile dans des terres aussi ambiguës que celles du XVIe siècle”, expose le père-blogueur. “Ce sont des terres dangereuses mais aussi fécondes. Il nous faut partir à la conquête de ce nouveau monde numérique. »

UN FINAL EN DEMI-CADENCE

Dans l’ensemble, le quartet annoncé sonne plutôt juste. L’image du croyant et de l’entrepreneur se recoupent bien, quand on y pense. Quant aux start-ups, force est de constater que leurs propositions de valeur sont claires, et leurs modèles économiques bien établis.. Fortes de leur succès émergent, nombreuses sont celles qui se lancent en croisade à l’international à l’instar de Hozana, un réseau social catholique qui vise désormais l’ Amérique Latine.

On notera quelques couacs à l’harmonie de cette ligne mélodique. Un malaise discret fut néanmoins perceptible dans l’assemblée. Le numérique ne contreviendrait-il pas à la morale chrétienne ?  Il est vrai, ces start-uppers des temps modernes ont de quoi heurter les âmes les plus bigotes. Comment ne pas voir dans la promesse d’une bonne ripaille du terroir monastique, arrosée de bière et livrée au pied de nos canapés, le sillage du péché de gourmandise ? Côme Besse, le grand gagnant du prix Bernardins s’en défend : « Les moines ne peuvent pas vivre d’amour et d’eau fraîche. » Et pourtant ? Le moine n’est il pas cette figure vouée à l’amour de Dieu et tenue de mener une vie d’ascétisme et de pauvreté ? Jusqu’où l’Eglise est-elle prête à aller pour s’accorder à l’air du temps ?

Le péché excepté, cette petite musique techno-liturgique fut somme toute, assez sympathique.

 

Crédit photo : Ralph Velasco, 2015.

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