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Être soi-même, se réaliser, agir et penser « positif » : les injonctions à devenir un meilleur individu sont aujourd’hui incontournables, même en entreprise. Ces pratiques dessinent le portrait d’une époque qui place l’autonomie au sommet de ses valeurs. Le travailleur ne serait plus un agent au service d’un collectif, mais une puissance individuelle. Avec ce changement de paradigme naissent de nouvelles pathologies, mais également de nouveaux espoirs. Entre asservissement moderne et promesse d’émancipation collective, le sujet du développement personnel va bien au-delà des railleries dont il fait souvent l’objet.

L’ère du travail sur soi

L’époque est au développement personnel. Chaque année, les têtes d’affiche du genre écoulent des centaines de milliers d’exemplaires de leurs ouvrages. Publié en 2015, Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une (Eyrolles), de Raphaëlle Giordano a séduit plus de 500 000 lecteurs. Dans le même temps, Les quatre accords Toltèques (Jouvence) de Miguel Ruiz se vendaient à plus de 600 000 exemplaires et Méditer, jour après jour (Iconoclaste) de Christophe André frôlait les 400 000 ventes. Au-delà des livres, nos vies toutes entières sont soumises aux injonctions du contrôle de soi, de l’optimisation et de la réalisation personnelle. Partout sur Instagram fleurissent les petites phrases aspirationnelles, parfois touchantes et souvent creuses, qui nous invitent à découvrir le potentiel caché en nous-même. Les recettes et méthodes se multiplient pour nous aider à y parvenir. Le bien-être et le bonheur – objectifs suprêmes – sont quantifiés en vue d’être optimisés. Dan Harris, présentateur de télévision américain, va jusqu’à formuler dans son bestseller la promesse d’une vie 10% plus heureuse !

Alors que le travail s’affirme comme un des lieux de la réalisation de soi, le monde professionnel – qui nous intéresse ici – est de plus en plus touché par le phénomène. Pour s’en convaincre, il suffit de passer quelques minutes sur Linkedin, parmi les gourous autoproclamés et autres influenceurs. De l’inénarrable Gregory Logan aux apôtres du bien-être, il est impossible d’ignorer les invitations à devenir un meilleur soi-même. Une visite sur le compte twitter de Disruptive humans of Linkedin donne un bon aperçu des exemples les plus drôles et excessifs. Si certaines extrémités prêtent à sourire, la tendance est bien réelle et s’applique particulièrement au modèle de la startup, avec son organisation transversale, sa coordination plus souple et son culte du cool. “Les salariés doivent aujourd’hui apprendre à coopérer, à gérer leurs interactions et à être « autonomes », c’est-à-dire à construire en partie le cadre de leur action. En réponse à cet accroissement des compétences subjectives requises, les pratiques de « développement personnel » investissent la littérature managériale et font leur entrée dans les organisations”, explique Valérie Brunel, auteur de Les Managers de l’âme.

Le règne de l’autonomie

Indépendance vis à vis des systèmes de pensée ou des récits “finis” et bricolages “psycho-spirituels”, potentiel individuel et travail sur soi : le mythe du développement personnel accompagne une société organisée autour de l’individu maître de son destin, autonome. “La valorisation forte de la liberté de choix, de l’initiative individuelle, de l’innovation et de la créativité, de la transformation de soi, etc. tous ces idéaux placent l’accent sur la capacité à agir de l’individu. Nous entrons dans un individualisme de capacité imprégné par les valeurs et les normes de l’autonomie”, explique le sociologue Alain Ehrenberg. Un héritage bien résumé par Nicolas Marquis dans Philosophie Magazine autour de grands marqueurs historiques. Le protestantisme anglo-saxon “qui a valorisé l’idée que l’individu est seul responsable devant Dieu”, le romantisme du XIXè siècle “qui a quasiment inventé les notions de «confiance en soi», d’«intériorité», «d’épanouissement»” et la psychologie populaire américaine, “qui a dévié le message de Freud et a présenté la psychothérapie comme moyen d’exploration du soi”.

Dans le monde des startups et de l’entreprise en général, cette injonction trouve de multiples illustrations. La métaphore de “l’entrepreneur de soi-même” est devenue un idéal contemporain de réalisation personnelle par le travail, alors que la gig economy promet à chacun la liberté du travail indépendant.

Nouveaux rapports de domination en entreprise

Si les promesses d’autodétermination et d’indépendance ouvrent la perspective alléchante de plus de liberté, elles ne viennent pas sans contreparties. L’idéal d’autonomie va tendre vers l’héroïsation du salarié à travers un “contrat narcissique” passé avec l’entreprise. Une servitude volontaire caractéristique du monde des startups, où l’on échange une abnégation absolue contre la promesse d’un supplément d’être…

Cette héroïsation ne concerne pas uniquement la salarié, mais également l’entrepreneur, autour de ce que Wired nomme le “culte du fondateur”. Idéaliste et idéalisé, il est porté aux nues jusqu’à ce que son produit se heurte à la réalité. Lorsque l’entreprise se fait empire, à l’image de Facebook ou Twitter, les conséquences sont lourdes.Les techniques de soi nourrissent le sentiment de toute-puissance du consultant et renforcent sa conviction d’être un être supérieur, tout en agrandissant le champ de sa responsabilité individuelle” explique Valérie Brunel.

La question de la responsabilité ouvre une seconde critique, liée à l’effacement du collectif devant l’individu autonome. “Le stress, même au travail, est devenu un fardeau d’ordre personnel, que les employés sont invités à gérer par des techniques personnelles, comme la méditation, le coaching ou le yoga. « Les causes structurelles de l’insécurité économique » reposent désormais sur l’individu”, explique Hubert Guillaud dans Internet Actu en s’appuyant sur l’ouvrage de Cederström et Spicer, Le syndrôme du bien-être. On reconnaîtra encore une fois les artifices de la Startup Nation, qui présente bien souvent comme des “avantages” ce qui relève plutôt de la faillite d’une responsabilité collective. Quel besoin de proposer des cafés gratuits, des massages et des locaux chatoyants si l’objectif principal est de faire sortir tout le monde de sa “zone de confort” ?

Derrière ces critiques, on aperçoit l’ombre des pathologies modernes du burn-out au bore-out en passant par la quête désespérée de sens au travail. L’individu est déchiré entre une injonction à se réaliser soi et une réalité bien collective. L’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau compare l’homme moderne à un Robinson. Chacun doit désormais s’« auto-initier », se fabriquer autour de l’absence, sans le corset communautaire, sans le prêt-à-porter existentiel que les rituels fournissaient pour affronter le tragique du vivre.” Comme un défi à l’entreprise, les mythes de l’autodétermination et du contrôle de soi invitent à se pencher sur une problématique centrale pour le futur du travail : celle de l’articulation entre l’épanouissement individuel et le collectif.

Le développement personnel, grande blanchisserie du vocabulaire

Heureusement, la notion d’autonomie est ambivalente et ne nous condamne pas à l’isolement professionnel, au narcissisme généralisé et à l’égoïsme mortifère. Si les risques sont réels, ils ne doivent pas cacher les pistes d’un raccommodement possible entre “soi” et “nous”.

Une réconciliation qui passe – comme toujours – par le langage. En effet, le principal écueil de la notion de développement personnel n’est pas à chercher dans ses intentions – souvent louables – mais dans ses mots, qui le mettent au service de dominations nouvelles. A l’image du discours politique, la parole sur la place de l’individu au travail est dévaluée : les mots disent tout et leur contraire. Pathologie contemporaine du monde professionnel, cette satiété sémantique autour de certains concepts-slogans rend toute réflexion impossible. Or, le monde du développement personnel invente et consomme ces termes épuisés avec gourmandise, participant à freiner une transformation réelle des pratiques. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète quand le langage sera parfait », écrivait Georges Orwell dans 1984.

Nous aurions pu choisir de parler de l’apparition du préfixe co- devant toute chose. Nous aurions pu parler de « l’homme au centre », de l’innovation, de la zone de confort ou de la bienveillance comme autant d’idées intéressantes délavées par les discours du « soi » en entreprise. Mais c’est un autre mot, puissant et porteur d’espoir, qui incarne peut-être le mieux l’ambivalence de l’idée même de développement personnel.

Empowerment, entre le commun et le chacun

Le terme – parfois traduit par autonomisation ou capacitation en français – est né dans les années 60 et 70, dans le sillage des mouvements féministes et du Black Power. D’abord radical, il s’est institutionnalisé pendant la fin du XXe siècle jusqu’à perdre son sens initial. “L’empowerment devient peu à peu un concept vague et faussement consensuel, qui assimile le pouvoir aux choix individuels et économiques, dépolitise le pouvoir collectif perçu comme harmonieux, et est instrumentalisé pour légitimer les politiques et les programmes top down existants”, explique la sociologue Anne Emmanuèle Calves. L’empowerment, qui permettait de relier les dimensions individuelles et collectives du pouvoir, qui remettait en cause les dominations sociales et économiques, est la plupart du temps une coquille vide aujourd’hui.

Le terme est passionnant car il illustre à la fois les promesses et les dérives de l’idée de développement personnel. Il démontre également l’importance des batailles sémantiques à l’oeuvre autour de l’avenir du travail. L’empowerment individualiste et dépolitisé propre à entretenir un statu quo est une défaite pour la très grande majorité de ceux qui travaillent. Le développement personnel « à la LinkedIn », séduisant et confortable qui nous est servi aujourd’hui, présente tous les atours de la chimère. “Il n’y a point d’assujettissement si parfait que celui qui garde l’apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même”, écrivait Rousseau dans l’Emile avec deux siècles et demi d’avance. Paradoxalement, il semble que l’empowerment véritable ne soit pas une aventure individuelle. Toujours selon Rousseau, la liberté réside dans l’obéissance à la loi que l’on s’est prescrite. Or, l’écriture des règles du jeu est un mouvement collectif. Alors que le travail s’impose comme le lieu de la réalisation personnelle, participer à l’élaboration des cadres collectifs est un réveil salutaire pour le travailleur à bout de souffle. Ainsi, l’empowerment ne consiste pas à passer entre les gouttes à l’interieur de modèles épuisés. Il ne s’agit pas de se préserver personnellement du burn-out ou de trouver des moyens de survivre à l’open-space, il s’agit de revendiquer et conquérir un pouvoir politique.

Pour terminer sur une note radicale, l’empowerment en entreprise est presque un contre-sens aujourd’hui. Dans sa forme originelle et politique, il travaille au démantèlement des formes instituées en favorisant les collectifs et les associations, en remettant en cause la notion même de management. Souvent expérimentaux, de nouveaux modèles d’organisations qui tentent de rendre le pouvoir à tous et à chacun se multiplient. On peut penser aux mutuelles de travailleurs, comme Coopaname, qui invitent à un nouveau mode d’organisation, “ni dépendant, ni indépendant”, à une “mutualité de travail”. Plus technologiques, les Entreprises Autonomes Décentralisées, s’appuyent sur la blockchain pour promettre une entreprise de personnes à personnes, sans hiérarchie ni management…

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