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Des « giscardiens du cyber » des années 2000 à la french tech post-élection présidentielle, la visibilité des startups dans la société s’est accompagnée d’une critique de plus en plus mâture de « l’écosystème ». Pour endiguer le début de désamour du public et des médias pour la startup nation, certains plaident pour… plus de startups.

Les bébés startupeurs de 2018 sont trop jeunes pour avoir connu les grandes années Technikart. Au tournant des années 1990-2000, le magazine (papier) branché a imposé un style impertinent et bagarreur autour de Unes aux titres mythiques comme : « Pourquoi le cinéma français est nul », « Mai 68 était-il bidon ? » ou « Comment je me suis fait chier au bureau ». On peut se replonger ou découvrir ces monuments de mauvaise foi assumée, de dandysme parisien et de flair sociétal hors pair dans un recueil des meilleurs articles de l’époque récemment paru en librairie.

La branchitude a tendance à mal vieillir par définition, mais certains dossiers publiés par Technikart vingt ans plus tôt s’avèrent au contraire très actuels sinon prophétiques. En particulier un numéro paru en février 2000 et intitulé : « Les techno-beaufs attaquent ». Un playboy ridicule pose en Une avec le symbole « @ » sur son torse nu et ce qui est alors le dernier laptop Apple à ses pieds. Dans ce numéro qui précède de peu l’explosion de la première bulle Internet, les journalistes se penchent sur la suspension du sens critique dont sont victimes selon eux médias, experts et intellectuels de l’époque face à tout phénomène connecté et tout produit qu’on affuble du préfixe « e- ». « Internet, portables, CD-ROM, tout le monde se prosterne devant les icônes digitales du MPT (Merveilleux Progrès Technique). Tout le monde rêve d’en être, branché, multiconnecté », lit-on dans le magazine, qui se plaint qu’« on investit des fortunes sur le Web alors qu’aucun site à ce jour n’est rentable ».

L’un des articles du dossier « techno-beaufs » est consacré aux  « giscardiens du cyber ». L’auteur Olivier Malnuit y dresse le portrait sociologique d’une génération héritière du mouvement libéral des jeunes giscardiens. Dans les années 1970, cette « nouvelle génération d’entrepreneurs brillants, surdoués, diplômés des grandes écoles et fondamentalement persuadés de changer la face du monde » arrive aux commandes pour moderniser l’État. Depuis, leurs enfants « ont vécu aux Etats-Unis, parlent l’anglais comme Larusso, portent des gilets en mouton (pour faire rigolo), boivent du cognac-tonic une fois par mois et montent des startup avec la meilleure des bonnes consciences sociales : la modernité. » Les « boy-scouts de centre-droit » des années 1970 ont muté pour devenir en l’an 2000 des « start-upistes », « cow-boys de la nouvelle économie » qui multiplient les rendez-vous « B-to-B » autour d’une « quiche lorraine-Coca ». La critique sociale de l’écosystème French tech est née en France avec cet article publié il y a dix-huit ans.

Le retour fracassant des giscardiens du cyber

Or l’histoire se répète et les startupistes post-giscardiens de l’an 2000 brocardés dans Technikart ont cédé la place aux dynamiques startupers marcheurs qui, à peine sortis d’école de commerce, s’en vont peupler les milliers de mètres carrés d’incubateurs, d’accélérateurs et autres pépinières de l’économie numérique armés des meilleures intentions du monde, se promettant de disrupter un marché après l’autre. Quinze ans après le faux départ de la première bulle, la France du cyber est cette fois bel et bien lancée au point qu’elle s’est mise à produire des startups à une cadence industrielle, à coups de milliards d’investissements publics et privés et sur fond de nouvelle utopie digitale pour tous.

Dans cette ambiance d’autosatisfaction ronronnante, quelques voix discordantes ont fini par se faire entendre. Le livre-témoignage de Mathilde Ramadier a courageusement inauguré le bal des critiques de la nouvelle économie l’année dernière. Désormais les grands médias emboîtent le pas et y vont de leurs enquêtes, comme récemment Le Monde qui s’est penché sur « Les arrières-cuisines de la startup nation », rappelant que la majorité des startups se cassent la gueule, que celles qui subsistent dégagent rarement de bénéfices, que de nombreux jeunes se lancent mal préparés dans une aventure perdue d’avance.

Un nouvel essai qui questionne les bases financières, sociales et philosophiques de la startup nation vient s’ajouter à ce climat déjà fort orageux. Startup, Arrêtons la mascarade de Nicolas Menet et Benjamin Zimmer, respectivement sociologue et ingénieur, porte un coup à l’« écosystème » d’autant plus douloureux qu’il est écrit par deux insiders de la profession, évoluant dans le secteur de la Silver Valley. Le premier objectif de ce livre est d’énumérer les étapes qui ont contribué à la construction d’une utopie, résumées par les auteurs ainsi :

La technologie, quasiment gratuite, s’est largement démocratisée, réduisant d’autant le coût d’entrée. 

Les financements pleuvent « car les crises successives ont mis sur le marché des capitaux en abondance » qui cherchent à faire des petits.

La jeune génération est attirée par cette promesse d’entrepreneuriat existentiel, à travers lequel elle espère s’exprimer et donner son point de vue sur le monde.

L’État et les collectivités soutiennent le mouvement et parsèment le moindre local disponible d’incubateurs et d’accélérateurs pour avoir l’air dans le coup et montrer qu’ils agissent a minima contre un chômage de masse qu’aucune politique n’est parvenue à enrayer. Comme l’écrivent Nicolas Menet et Benjamin Zimmer,

«Le mythe de la startup est créé de toutes pièces par une pluralité de parties prenantes. En le créant, on a créé l’environnement idéal, chimérique, pour faire croire aux jeunes générations que c’était le lieu de tous leurs fantasmes : révolution, subversion et modernité.»

« La mascarade, écrivent les auteurs, c’est que ce qui compte aujourd’hui c’est de lever des fonds, pas forcément de répondre à un besoin ; c’est que des investisseurs placent leur liquidité sans finalement proposer un accompagner rationnel ; c’est que des consultants vendent leurs prestations à prix d’or sans se soucier de leur efficacité ; c’est que des incubateurs remplissent leurs mètres carrés, au détriment de la cohérence du projet général… À aucun moment n’est posée collectivement la question : “Est-ce que tout cela a une utilité, un sens profond et collectif pour faire progresser la société ?” »

La solution à la crise des startups : plus de startups !

 

« Au final, jugent les auteurs, peu de résultats probants, peu d’emplois créés, très peu de réussites réelles et concrètes. » La deuxième partie du livre abandonne le réquisitoire pour proposer une voie de sortie de la « mascarade » diagnostiquée. Dans leur essai aux accents rifkiniens, les auteurs veulent croire malgré cet état des lieux catastrophique qu’un autre écosystème est non seulement possible mais souhaitable et que les startups peuvent être non pas un problème mais une solution : « la mascarade que nous dénonçons, c’est que les startups ne sont pas utilisées à bon escient, alors qu’elles sont pourtant un réel outil de progrès. » La startup comme fin en soi nous promet un monde puéril, inégalitaire et inefficace. En revanche, une fois remise à sa place et au service de la collectivité, elle peut s’avérer le meilleur outil de transformation du monde et de réponse aux défis majeurs que nous traversons : vieillissement de la population, dérèglement climatique, crises cycliques, inégalités abyssales.

Sous la plume de nos deux alter-startupers, la solution à nos problèmes de startups passe par… plus de startups. Cette entité constitue « un nouveau mode original d’organisation du travail et une nouvelle méthodologie efficace pour produire de l’innovation et de la valeur. » La startup est « le seul type d’organisation dédiée à la création de valeur marchande à savoir s’approprier l’utilité détectée pour y apporter une réponse rapide, frugale et pertinente. » À l’aide de méthodes longuement développées, les auteurs expliquent alors comment viser la « profitabilité intégrale » vers « un nouveau projet de société où le collectif et l’individuel sont réconciliés » et où la culture startup deviendra le mode d’organisation et de pensée dominant. « La startup de demain n’a pas pour mission de trouver ou créer de nouveaux marchés, écrivent encore Nicolas Menet et Benjamin Zimmer, car elle est la réponse à des nouveaux marchés qui existent déjà et sont identifiés en amont par des instances en charge de la planification de l’innovation (entreprises, assemblées de financeurs, acteurs publics, chercheurs…). » Quant à l’État, « le rôle qui lui irait le mieux serait celui de stratège en capacité de mettre en place un “Plan Startup” digne de ce nom, voire une planification. »

Un plaidoyer finalement très mesuré – les auteurs précisent bien qu’ils n’ont pas voulu écrire un pamphlet contre l’économie numérique – qui résonne avec la fameuse citation d’Emmanuel Macron prononcée lors du salon VivaTech en juin 2017 – et en anglais – devant un parterre d’entrepreneurs et d’investisseurs : « I want France to be a startup nation. » Macron avait pris soin d’ajouter que sa définition avait deux sens, ce qu’on a depuis un peu oublié. La nation startup « signifie à la fois une nation qui travaille avec et pour les startups, et également une nation qui pense et agit comme une startup. » Nous avons déjà largement expérimenté la première partie de la définition dans la mesure où les pouvoirs publics et les forces vives de la société se sont mis au service des startups ; à présent, certains demandent la livraison de la deuxième tranche de la promesse jupitérienne, afin qu’à l’avenir les startups contribuent à la nation et non plus l’inverse. 

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