kiss my frogs
Contribuer
Twitter Facebook LinkedIn RSS
[ Rechercher ]
Accueil Contribuer TwitterTwitter FacebookFacebook LinkedInLinkedIn RSSRSS

Bullshit jobs”. La formule lancée en 2013 par l’anthropologue David Graeber est explicite. Elle désigne ces métiers de bureau que l’on exerce avec la conscience d’être inutile. Elle illustre brutalement la bureaucratisation et la normalisation des métiers du tertiaire. Son odeur plane sur les open spaces d’un monde post-industriel en quête de “réenchantement” et dans les locaux colorés de la Startup Nation. Que l’on y adhère ou non, la question sous-jacente au phénomène des “métiers à la con” est celle de la poursuite du sens. Dans un monde où le travail n’est pas en option et où le divin a appris à partager son monopole sur la vérité, c’est souvent par la voie professionnelle que nos contemporains cherchent à se réaliser. Des aspirations que les entreprises ont bien intégrées : de la startup au grand groupe historique, on s’échine à fabriquer du sens, jusqu’à perdre complètement sa trace.

Un sens au travail ?

 

Difficile lorsqu’on invoque la “quête de sens” de ne pas avoir le sentiment d’une facilité de langage, d’un fourre-tout propice aux marronniers médiatiques. Quand on s’aventure à taper “jeunes en quête de sens” dans un moteur de recherche, les résultats varient du tout au tout. Le sujet est si large que l’on peut tout lui demander, et tout lui faire dire : la quête de sens mène indistinctement à l’entrepreneuriat, à l’élevage de chèvres et au djihadisme… Néanmoins, « qui ne s’interroge pas est une bête, car le souci constitutif de toute vie humaine est celui de son sens », rappelle Schopenhauer. Alors on s’est interrogé : le sens est-il à trouver dans le travail, cité à la deuxième place – derrière la famille – par les Français comme constitutif de leur identité ?

 

L’émergence du travail en tant que valeur est relativement récente. Elle accompagne l’avènement des sociétés industrielles à l’aube du XIX siècle. A la même époque, elle prend corps sous la plume d’Hegel qui écrit : « le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme”. Le philosophe Allemand en fait une valeur centrale permettant la réalisation de soi. Marx emboîte le pas et avance que le travail serait l’essence de l’homme : « L’histoire dite universelle n’est rien d’autre que la génération de l’homme par le travail humain, rien d’autre que le devenir de la nature pour l’homme ». Alors que les antiques tentaient, selon les mots d’Hannah Arendt, “d’éliminer des conditions de la vie le travail ” à travers l’esclavage, alors que le christianisme en faisait une punition divine liée au péché originel, le monde moderne semble avoir réhabilité le travail. L’homo faber : celui qui produit des œuvres – c’est à dire des objets dans le sens d’Hannah Arendt – s’humanise. Jusqu’aux Trente Glorieuses, cet homme qui conquiert sa permanence et sa stabilité en façonnant le monde reste une figure centrale. Henri Salvador chante “Le travail c’est la santé” avec une douce ironie, et personne n’a entendu parler de burn out, de bore out ou de brown out.

 

 

Puis tout s’écroule. Alors que l’on pensait enfin pouvoir travailler en paix, Internet et les technologies numériques en général rebattent les cartes. La société de services émerge. Elle se caractérise par ce qu’Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie magazine, appelle une “liquéfaction des œuvres”. L’homo faber laisse sa place à l’homo fluxus, on « lui demande d’être créatif, intelligent, zélé, de se perfectionner sans cesse, mais le résultat de ces efforts inouïs est éphémère, volatil. » A cela s’ajoute l’émergence des technologies d’automatisation, d’optimisation des tâches et d’intelligence artificielle. L’idée d’une raréfaction du travail fait son chemin et nombreux sont ceux qui, comme Nicolas Cuissot-Lecoeuche, invitent à “en finir avec la valeur travail”. Christophe Fourel & Françoise Gollain, dans leur exégèse de l’oeuvre d’André Gorz, exposent le paradoxe : “une société qui fait tout pour économiser du travail ne peut pas, en même temps glorifier le travail comme la source de l’identité et de l’épanouissement personnel”.

 

Startup, reconversion, indépendance : l’ambiguïté des nouvelles fabriques du sens

 

L’homo fluxus est malheureux, mais il n’est pas résigné. Il explore de nouvelles voies, qui donnent lieu à la reconfiguration du monde du travail que l’on observe aujourd’hui. Selon une étude d’OpenClassrooms, 85% des Français sont favorables à une reconversion professionnelle. L’entreprise traditionnelle fait face à la concurrence de l’entrepreneuriat, du travail indépendant, et dans une moindre mesure des reconversions urbaines, vers un « néo-artisanat » ou « capitalisme hipster » comme le nomme Elizabeth Nolan Brown. Cette période spéculative, où s’invente le futur du travail, est le lieu d’une bataille symbolique féroce. Alors qu’un salarié sur deux affirme avoir choisi son travail pour satisfaire une quête de sens, l’argument devient central pour les grandes entreprises, startups, associations, et même territoires, qui cherchent à attirer l’homo fluxus en perdition. On assiste à l’émergence d’un « marketing du sens » qui donne lieu à de nouvelles pratiques et discours.

 

Le monde des startups excelle à l’invention presque quotidienne de tendances liées à l’accomplissement de soi. Les Chief Happiness/Philosophy Officers fleurissent un peu partout, comme autant de promesses d’un travail joyeux et épanouissant. Dans son article sur le sujet, Quartz moque une philosophie pragmatique, subordonnée aux affaires, ainsi qu’un décalage entre le discours et les aspirations réelles des entreprises de la Silicon Valley. On y retrouve Joseph Walla, fondateur de HelloSign et organisateur de groupes de lecture autour du stoïcisme, pendant qu’Andrew Taggart vend ses services de « philosophe pragmatique » qui ressemblent à s’y méprendre à des programmes de self improvement. Malgré des intentions louables, la démarche fait office de décorum, convoquée pour entretenir la respectabilité d’un monde qui a tendance à placer la croissance avant le sens.

Les startups technologiques ne sont pas les seules à surfer sur la vague de la quête de sens. Le capitalisme hipster, celui des food trucks et des microbrasseries, revendique l’authenticité et la différenciation tout en construisant un nouveau standard. « Ce spécimen est un paradoxe ambulant car il a développé une approche très critique et réflexive de la publicité et de la consommation de masse, rejetant l’esthétique et les valeurs de la « société de consommation », tout en attendant que ses attentes culturelles, symboliques et émotionnelles soient satisfaites par la consommation » explique Jean-Laurent Cassely dans Slate.

Quant au monde de la grande entreprise, il semble déchiré entre deux approches. D’un côté on retrouve le besoin d’intégrer les nouvelles formes de travail et de s’inscrire dans la course au sens. Les intitulés de postes farfelus en sont l’illustration la plus amusante : Subway recrute aujourd’hui des « Sandwich Artists ». De l’autre on cherche à reconstruire l’idéal d’un homo faber en voie de disparition, en jouant la carte du concret, de l’ouvrage. A ce titre, les publicités de General Electrics sont édifiantes dans l’opposition qu’elles mettent en scène, entre le “bullshit” des startups et le nouvel âge industriel.

 

Redonner du sens aux mots du travail

 

Ces exemples de marketing du sens feront sans doute sourire le pragmatique et grincer des dents le Chief Happiness Officer fraîchement nommé, mais notre propos ici n’est pas tant d’en faire une critique que d’en extraire la sagesse. Derrière l’écran de fumée, déployé pour cacher un monde du travail qui peine à se transformer, on distingue les indices d’un sens retrouvé. Ce que dit par l’absurde chacun de ces exemples, c’est la nécessité de revendiquer une subjectivité dans le travail. Le capitaliste hipster est en quête d’authenticité, le Chief Philosophy Officer réfléchit au bien commun alors que le sandwich artist aspire à la créativité. Le travail sensé est peut-être celui qui permet de « préserver une part de soi-même » comme l’écrit Alexandre Lacroix. Dans un monde de flux, où chaque tâche est objectivée par les données, où chaque geste peut être réalisé à la perfection par un robot, nous sommes tout simplement en quête d’un peu d’humanité.

 

Si l’ambition est heureuse, sa traduction dans les faits reste largement insatisfaisante. Aujourd’hui, pas une entreprise n’omet de “remettre l’humain au centre”, pas une startup ne manque de promouvoir la créativité et l’aventure humaine. Pour autant, le réenchantement du travail tarde à se montrer. La satiété sémantique qui entoure ce type d’expressions fait obstacle à la naissance de nouvelles perceptions, voire d’une nouvelle philosophie. Le travail n‘a plus de sens parce que les mots qui l’entourent n’en ont plus. Le Chief Philosophy Officer ne fait pas de philosophie, personne ne sait vraiment ce qu’est une startup, et les digital évangélistes poussent comme de la mauvaise herbe. Nos représentations du travail sont largement décorrélées de l’activité elle-même. Après le green washing et le startup washing, il est peut-être temps d’inventer le meaning washing, nouvel étendard délavé d’un travail sans programme. Google incarne à merveille le phénomène. Les prises de parole de l’entreprise sont colorées et invoquent tout un panel de valeurs humanistes, de solidarité et d’imagination. Les salariés sont montrés sur des vélos multicolores plutôt que dans leurs tâches quotidiennes. Même le dévoilement de photographies des datacenters est orchestré pour faire disparaître le travail derrière des enchevêtrements tubulaires et colorés. Mais jeter la pierre au géant de Mountain View serait injuste tant le phénomène est global : nous dissimulons le travail.

 

Le philosophe Alain de Botton résume à merveille cette disparition de la réalité derrière un voile. « Nous avons perdu la capacité à exprimer le travail dans le langage humaniste, qui est celui de l’art. […] Il y a deux cents ans, lorsque vous arriviez dans une ville, vous visitiez ses docks, ses ports, ses fabriques. La peinture montrait les gens au travail : dockers sur les quais, boulangers devant leur four, marchands sur la grand-place, femmes cousant aux fenêtres. Des scènes dont la fonction était de représenter la ruche humaine, la cité des métiers. […] Privés d’images et de discours, nous n’avons que des fantasmes. »

Il formule en creux une invitation à s’emparer des discours et des images, à mettre à nu le travail et à le montrer tel qu’il est. Redonner du sens au travail passe peut-être par un effort de sobriété dans les représentations. Surinvesti, idéalisé et maquillé, il condamne à une expérience décevante. Brut, explicite et humain, il nous comble faute de nous réaliser.

 

Photo : Salt Installations par Motoi Yamamoto.

Microsoft respecte votre vie privée. Veuillez consulter notre Déclaration de confidentialité.

Les commentaires sont fermés pour cet article