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Le 25 octobre, Anne Hidalgo dévoilait la nouvelle version de Velib’. La semaine suivante, les rues de la capitale étaient envahies par des centaines de vélo en libre service. Non pas ceux de la mairie de Paris mais d’une start-up lancée à Hong Kong : Gobee Bike. Plus légers, plus colorés et ne nécessitant aucunes bornes grâce à un GPS intégré, ces vélos connectés nouvelle génération sont appelés à porter une sérieuse concurrence au Vélib’ traditionnel. D’ici la fin d’année, ils seront eux-mêmes rivaux de deux entreprises chinoises : Mobike et OFO. Des start-up de moins de trois ans ans et valorisées chacune plus de trois milliards de dollars.

Et la mobilité n’est pas le seul secteur à être menacé par l’arrivée de start-up chinoises. « La Chine ne veut plus dépendre d’une croissance tirée par les exportations industrielles comme sous Deng Xiaoping. Depuis deux ans, elle a amorcé un tournant dans sa stratégie », explique Jean-Joseph Boillot, conseiller au club du CEPII, ancien enseignant de l’ENS et spécialiste de l’économie chinoise (1).

Premier innovateur mondial

 

Son but désormais est de monter en gamme afin de conquérir les marchés extérieurs. Une stratégie confirmée lors du XIXe congrès du Parti Communiste qui s’est tenu à l’automne et qui fixe les orientations de l’économie chinoise sur cinq ans.

Longtemps copieuse, l’industrie chinoise est désormais au premier rang de l’innovation mondiale grâce à des investissements massifs dans la recherche. Avec 1,1 millions de brevets déposés en 2016, elle dépasse de loin les États-Unis et ses 589 000 brevets sur la même période ou encore le Japon (318 000 brevets).

« En seulement 10 ans, la Chine a rattrapé les USA dans la majorité des secteurs de pointe tels que la réalité virtuelle, les voitures autonomes ou l’intelligence artificielle. Et elle les dépasse même d’un facteur 10 dans certains domaines comme le paiement mobile ou le e-commerce », détaille le chercheur. « En 2007, les plus grandes entreprises chinoises étaient dans le secteur de la banque, de la pétrochimie ou des télécoms. Désormais, ce sont tous des géants du Net » ;

GAFA chinois

 

En effet, la Chine a vu apparaître ces dix dernières années ses propres GAFA : les BAT. Un acronyme qui désigne Baidu (moteur de recherche), Alibaba (e-commerce) et Tencent (réseaux sociaux, jeux vidéo). Ces deux dernières entreprises sont aujourd’hui valorisées à plus de 400 milliards de dollars. Soit autant que leurs rivales Facebook ou Amazon, qu’elles ont même brièvement dépassé en bourse au mois de novembre.

« Il existe un dicton ici : if you can’t make it, you can fake it », explique Olivier Vérot, fondateur de la Gentleman Marketing Agency et expatrié en Chine depuis dix ans. « Les grandes entreprises américaines telles que Google, Facebook ou Twitter ont été rapidement interdites par le Parti qui craignait de donner un libre accès à l’information à ses citoyens. Alors, les Chinois en ont fabriqué des clones. Ici, Baidu remplace Google, Youku est l’équivalent de Youtube, Weibo est un clone de Twitter… je pourrais vous en citer des dizaines. C’est ce qui a permis la naissance de ces nouveaux géants que sont les BAT. »

Cette censure de l’État chinois a même trouvé un nom : le Great Firewall. Un jeu de mot faisant référence à la Grande muraille de Chine et au filtrage étatique de l’Internet . « On emploie aussi l’analogie du lagon », explique Oliver Vérot. « C’est comme si une espèce marine s’était retrouvée séparée de l’océan et avait évolué à l’écart. Le résultat est surprenant et parfois meilleur que les gros poissons occidentaux ».

C’est le cas notamment de WeChat. Une application de messagerie conçue par Tencent et qui est aujourd’hui utilisée par plus d’un milliard d’internautes. « WeChat, c’est un peu le mariage étrange de Messenger, Tinder, Uber, Instagram et Amazon », détaille Olivier Vérot. Une « super app » qui permet aussi de bien de trouver un toiletteur pour chien, de réserver un rendez-vous médical que de partager ses photos de vacances ou d’investir son argent en Bourse.

59 licornes

 

Grâce à la protection du « Great Firewall » et des investisseurs dopés par le boum de l’immobilier (90% des milliardaires chinois ont fait fortune dans ce secteur), l’écosystème chinois est particulièrement propice à l’éclosion de start-up. «Il y a une blague ici : on dit qu’il se créé 12 000 jeunes pousses par jours. Et 3 000 sont des clones d’Alibaba ! », raconte Oliver Vérot. « Comme les jeux d’argent sont interdits en Chine, les gens se reportent sur les start-up et jouent à quitte ou double avec leur argent »

Résultat : si en 2013, on ne comptait en Chine aucune licorne (ces entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars). Elles sont désormais au nombre de 59 sur 214, selon CB Insights. Et l’écart se réduit avec l’Occident : en 2017, 36% des nouvelles licornes étaient chinoises contre 41% américaines. La France, elle, n’en compte que 3.

Les jeunes entreprises chinoises peuvent aussi compter sur les capitaux des BAT qui, comme leurs consœurs de la Silicon Valley, investissent ou rachètent à tour de bras leurs futures concurrentes. C’est ainsi que Tencent a misé en juin 600 millions de dollars sur les vélos partagés de Mobike. Déclenchant le mois suivant un investissement d’Alibaba de 700 millions de dollars dans son concurrent OFO – plus quelques 9 millions dans Gobee Bikes.

Guerre économique

 

Pour toutes ces entreprises, l’Europe avec ses nombreuses régulations nationales est un ventre mou comparé au marché américain. Comme le rappelle le JDD, Pékin a multiplié par huit ses acquisitions en Europe en quatre ans, atteignant 35 milliards d’euros l’an dernier. Ce qui lui a permis de rafler au passage la prestigieuse pépite allemande de la robotique Kuka.

« Les USA ont compris le danger d’une Chine riche d’un énorme excédent commercial et prête à investir en rachetant ou créant des filiales à l’étranger. Et ils ont mis en place une série de barrières qui nous font défaut. Nous sommes dans une situation totalement asymétrique où les Chinois ont accès à notre marché mais pas nous», ajoute Jean-Joseph Boillot.

Car si la Chine a adopté graduellement le capitalisme depuis la création des Zones Économiques Spéciales en 1979, le Parti garde le contrôle de l’économie avec une posture très protectionniste. « La Chine a ce que j’appelle le complexe de la Grande Muraille : laisser sortir mais ne jamais laisser rentrer», précise le chercheur. « Sans connexions politiques, il est impossible d’y réussir ». Dernier exemple en date : Uber, qui malgré un investissement de 2 milliard de dollars en Chine a du jeter l’éponge en 2016 face à son concurrent local Didi Chuxing.

Investissements stratégiques

 

Consciente de cette asymétrie, la France s’est dotée depuis 2014 du décret Montebourg pour encadrer les investissements étrangers dans les secteurs « stratégiques » tels que les transports ou le numérique. Seul problème : il est très difficile pour Bercy de suivre toutes les transactions menées par des filiales ou des entreprises à capitaux majoritaires chinois, comme le rappelle le Journal du dimanche. Et ce décret ne s’applique finalement qu’en cas de scandale médiatique lorsqu’un fleuron national est menacé d’un rachat hostile.

« La Chine est désormais la seconde puissance mondiale. Il ne faut ni la sous-estimer, ni en avoir peur et se laisser tenter par la xénophobie », alerte Jean-Joseph Boillot. Pour le chercheur, il est temps pour nous d’inverser les rôles et de copier les Chinois. « Si en dix ans, le pays a pu atteindre un tel niveau, c’est grâce à une stratégie industrielle cohérente et d’importants investissements en recherche et développement. A nous de nous en inspirer ! »

 

(1) Co-auteur du livre Chindiafrique, Odile Jacob, 2014.

Crédit photo: DR.

Publié le 24 novembre 2017 -
Jean-Jacques Valette
Jean-Jacques Valette

Journaliste

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