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Présenter Geoffrey, voilà qui n’est pas facile. L’un des jeunes designers les plus en vue ? Le qualificatif jure avec son humilité et sa réserve. Fondateur d’une startup qui tourne ? Il ne se voit guère comme tel. Héraut du design à vocation sociale ? Trop politique pour celui qui définit son travail justement comme antipolitique. Peut-être le présenterait-on au mieux en citant ses propres mots : « L’objectif, c’est faire du design pour ceux qui s’en fichent complètement, du design utile pour les gens, et ceux en particulier qui en ont le plus besoin. » 

Diana Filippova : Geoffrey, comme le veut la coutume KMF, on commence par ta vision du design, ce champ mystérieux et séduisant dont on phantasme plus qu’on ne connaît les contours.

Geoffrey Dorne : Pour moi, le design consiste à rendre visibles et tangibles des faits, principes ou concepts avec un objectif précis en tête. C’est une sorte de transfiguration du rationnel et de l’idéologique dans la sphère du sensible, mais qui poursuit un but qui est social. D’ailleurs, l’étymologie du terme est intéressante : design vient de l’italien disegno, qui signifie à la fois dessin et dessein, projet. En France, on a très vite séparé les Beaux-Arts qui se rattachent au dessin, et les Arts Décoratifs qui relèvent du dessein. Dans ma conception du design, les deux restent imbriqués.

Quel est ce but, cette fin dont tu parles, que tu poursuis en tant que designer ?

Il y en a deux. D’une part, rendre un message tangible, c’est-à-dire transformer des idées, et même des idéaux, en projets concrets et actionnables. Ensuite, il s’agit de matérialiser des valeurs qui me paraissent importantes afin d’aider les communautés qui en ont besoin, comme les enfants, les personnes âgées, les réfugiés, etc.

Si je résume, le but de ton design est social, et non esthétique ou commercial ?

Exact, je ne fais pas du design pour d’autres designers ou les grosses entreprises qui ne s’y intéressent que dans la mesure où ça leur permettrait de vendre plus ! Quant au design qu’on trouve accroché aux murs des galeries, je garde un oeil dessus car ça fait partie de la culture de design, mais à titre personnel je m’y intéresse peu. Je ne fais pas non plus de design pour les masses : si mon travail touche beaucoup de personnes, tant mieux, mais ce n’est pas mon but premier. En fait, ce que je souhaite, c’est faire du design pour ceux qui ne savent pas forcément ce que c’est, ou qui s’en fichent complètement ! L’objectif, c’est de faire du design utile pour les gens, et ceux en particulier qui en ont le plus besoin.

Pourtant, ton travail est tout sauf dépourvu de poésie.

Mais un design utile peut tout à fait être poétique et artistique ! En fait, on confond l’utile avec le fonctionnel : le fonctionnel n’est utile que par la fonction qu’il remplit, comme un verre ou une chaise, quant à l’art et à la poésie, leur utilité est incontestable, mais elle n’a rien de fonctionnel.

Inscris-tu ton travail dans une tendance ou une école particulière ?

Il faut pour comprendre que les “types” ou tendances de design sont des évolutions qui ne font sens que si l’on les prend dans le contexte historique, culturel, tech, etc. Les premières interfaces Apple faisaient par exemple du skeuomorphisme, c’est-à-dire une imitation des formes et des matières réelles : l’application « bibliothèque » est représentée par des étagères avec des livres, clicables. Parce qu’à l’époque, les pavés numériques étaient complètement nouveaux, le design devait être explicite, ce qu’on peut aujourd’hui trouver grossier. De même, le material design s’inscrit dans un monde fait d’écrans plats, lisses et neutres : il s’agit de leur redonner une « âme » par des jeux d’animation et de relief.

C’est bien de connaître ces tendances et de savoir les utiliser, mais ne suffit pas à faire un bon designer. La seule question qui vaille : quel est le dessein ? Vendre un produit, perpétuer une mode, emprunter une identité ? Ou s’inscrire dans un travail de traduction, d’expression d’idées et de valeurs ? Je crois qu’il existe bien des façons plus simples de faire du design, plus essentielles, et surtout plus immuables car au-delà des modes.

Tu peux nous donner des exemples de ce “design à dessein” dans le monde d’aujourd’hui ?

Le site du GDS (Government Digital Service) ! C’est la cellule de design du Gouvernement britannique en charge du design du service public. Elle a mis en ligne il y a quelques mois le « Service Design Toolkit », qui regroupent le nécessaire – typographies, visuels – permettant aux intéressés de bâtir des services gouvernementaux. C’est en fait tout un ensemble de données accessibles en ligne, actionnables, et surtout pérennes, parce que les codes graphiques sont simples mais essentiels. Au Canada et aux Etats-Unis, on commence à trouver des choses équivalentes. En France en revanche, on en est encore très loin ! Le site service-public.fr par exemple est certes fonctionnel, mais inadapté à un usage intuitif, ainsi qu’à la diversité des usages et usagers. Il est d’ailleurs repensé en ce moment, j’ai moi-même participé à des ateliers.

Qu’est ce qui différencie un design qui reste d’un design qui s’oublie ?

Ce sont les “règles du design”. Prends par exemple le design graphique d’IBM par Paul Rand, qui m’a beaucoup marqué et inspiré dans mon travail. C’est aussi lui qui est à l’origine du logo de la ABC, de UPS et de Next. Son design n’a tout simplement pas d’âge, parce que Rand utilise pour ses visuels des formes simples et essentielles. On retrouve cet esprit dans ce principe d’IBM : “good design is good business”.  Même démarche chez Dieter Rams – grand designer qui a inspiré notamment Steve Jobs et le design général d’Apple – avec ses 10 grands principes du design.

Le célèbre poster Eye-B-M par Paul Rand pour IBM, source

Aujourd’hui, même si beaucoup de ces valeurs peuvent sembler obsolètes, elle restent essentielles, et surtout compréhensives car elles sont écrites. A mon sens, édicter des règles est essentiel pour expliciter cette cohérence entre son design et ses valeurs. Le GDS l’a fait, et j’ai moi-même rédigé mes propres règles de design sur mon site Design & Human.

Design & Human, c’est ta boîte. J’aime beaucoup la devise : “Ethical & Radical Design, for Humans”.  

J’ai créé Design & Human il y a bientôt 5 ans, c’est à la fois le nom de mon atelier et une marque. L’idée c’était de rassembler les projets d’entreprises qui me contactaient parce que je suis Geoffrey Dorne, et celles qui s’intéressaient à mes valeurs, et souhaitaient que je les accompagne dans des projets à dimension humaine. Design & Human répond justement à mon objectif principal : travailler avec des organisations – entreprises, associations, ONG – avec des valeurs humaines ancrées dans leur projet.

Par exemple ? 

L’un de mes premiers clients était La Croix Rouge, j’ai par la suite bossé avec Water Right Makers. En ce moment, je travaille avec le CERN, où je fais le pont entre la recherche et le grand public pour expliciter les implications de la science sur le monde, tout en gardant une approche très scientifique. En fait, plus un projet est complexe, plus je travaille sur des projets différents pas faciles d’accès, plus je suis heureux ! Quand je commence à bosser pour le CERN par exemple, je ne connais pas grand-chose sur le projet. Je suis obligé de me mettre à la place de la personne pour qui il va falloir traduire l’information. Je suis obligé d’apprendre, de maîtriser mon sujet, pour pouvoir traduire justement l’information.

Vous êtes combien chez Design & Human ?

Je suis tout seul ! C’est un choix personnel de travailler de manière indépendante. Je m’associe sur certains projets à des freelance, surtout des devs, mais aussi quelques designers. C’est un mode de fonctionnement qui me correspond bien parce j’aime gérer des projets dans leur intégralité, je préfère travailler de manière organique et ponctuelle avec des gens.

Quand tu dis “projet dans son intégralité”, ça correspond à quoi ?  

En termes de réalisations, je couvre énormément de sujets, et pas que du design au sens strict ! J’assure toute la partie graphique d’un projet – identité visuelle, logos, design de marque – qu’il s’agisse du design d’une application mobile, ordinateur ou tablette. Je fais également du conseil auprès des startups et des grosses entreprises pour les aider à se positionner en termes de stratégie et de processus. A côté de ça, j’écris beaucoup, sur différents supports : livres, sites Internet, blogs.

« La seule question qui vaille : quel est le dessein ? Vendre un produit, perpétuer une mode, emprunter une identité ? Ou s’inscrire dans un travail de traduction, d’expression d’idées et de valeurs ? »

Mon objectif est de consacrer le plus d’énergie possible sur des projets dont je suis à l’initiative, comme Refugeye, ou Hacker Citizen, un bouquin qui j’ai sorti récemment (ndlr : avec Tristan Nitot). Du coup, j’essaie de trouver le bon équilibre financier entre les projets dont je suis à l’initiative, et qui sont « à perte », comme dirait mon comptable, et ceux que je fais pour des clients. Ce qui ne veut pas dire que je vois mon travail lucratif comme une corvée, du tout ! Je m’investis énormément auprès de mes clients avec qui je m’entends très bien – je pense par exemple à WWF, Croix Rouge – et je suis content de passer du temps dessus et de les faire parfaitement. Enfin, j’anime également des ateliers de design thinking avec le NUMA.

Tiens, en parlant de design thinking, ça fait partie de tes activités ? Comment perçois-tu la mode de le mettre partout un peu à toutes les sauces ?

Ce que j’aime avec le design thinking, c’est qu’il assigne au design une valeur stratégique, alors que la tendance aujourd’hui est souvent trop visuelle. Ca permet de faire rentrer le design dans les grandes entreprises qui s’intéressent davantage à la stratégie qu’au fait de “faire joli”. Bien sûr, comme toute mode récupérée trop vite par les équipes marketing et les cabinets de conseil, ça manque souvent de vision. Aujourd’hui, quand je fais du design thinking, je l’aborde à travers ma vision sociale du design, toujours « à dessein de ».

Design de Place to B à l’occasion de la COP21, source Design & Human

Concrètement, tu fais comment pour convaincre les entreprises de l’importance du “social” ?

Dans mes ateliers, j’essaie de mettre l’accent sur la qualité du design comme structure de perception, j’explique l’aspect stratégique que tient le design au sein d’une société. Mon objectif, c’est que les personnes qui sont tout le temps dans leurs bureaux aillent dans la rue questionner de vraies gens sur leurs vrais usages. Du coup j’y intègre des notions d’ethnographie, et surtout l’importance de l’entretien.

Comment infuses-tu ces valeurs dans ton travail, quelles sont les étapes importantes ?

J’ai mis beaucoup de temps avant de mettre au point ma méthode de travail. Je commence toujours par une phase d’observation, d’analyse et de récupération de données. J’utilise pour cela les outils de l’ethnographique, approche que j’ai gardée de mon passé de chercheur en design aux côtés de sociologues et de chercheurs en science cognitive après mes études aux Arts Décos. On s’est beaucoup inspiré de la pensée de l’anthropologue Stefana Broadbent sur l’intimité au travail, et puis j’ai également travaillé avec Nicolas Nova. Une fois que j’ai récupéré cette matière, j’essaie de l’analyser, de la digérer, et parfois de la mettre de la confronter avec prudence à des données plus quantitatives.

Avec des allers-retours permanents ?

Non, pas exactement. Là aussi, j’utilise la méthode de l’observation participante. Pour te donner un exemple, lorsque je bossais sur l’application mobile appelée Refugeye, je n’ai pas directement demandé aux réfugiés de me faire des retours, je leur ai demandé de tester, pendant que moi je prenais des notes, notais leurs questions et remarques.

Dis nous en plus sur Refugeye !

C’est une application assez simple pour faciliter le dialogue entre les personnes réfugiées et les institutions, les citoyens. Pour la petite histoire, j’étais il y a deux ans au Hackathon « réfugiés connectés » avec SINGA France en tant que mentor. C’est à cette occasion que j’ai pu échanger avec des réfugiés. J’ai vite ressenti les problèmes de communication liés à la barrière de la langue. On a donc commencé à dessiner pour communiquer. Moi, j’étais à l’aise en dessin, mais pour eux, ce n’était pas évident. Et pour aborder des sujets complexes – la justice, la torture – c’est encore plus complexe !

J’ai gardé cette idée dans un coin de ma tête, puis je me suis entretenu avec des réfugiés francophones qui avaient eux-mêmes soufferts de telles problématiques pour affiner mon projet. Enfin, j’ai récupéré beaucoup d’articles de presse pour repérer les mots qui apparaissent de manière récurrente : « immigration », « passeport », « bateau ». Cette liste de mots, je l’ai transformée en liste de pictogrammes que j’ai intégrées à l’application, traduite en 14 langues différentes. A cela, j’ai ajouté la possibilité de pouvoir dessiner sur les pictogrammes. Enfin, j’ai fait appel à une boîte IT pour développer l’appli. Aujourd’hui, tout est disponible en open source.

« L’objectif, c’est faire du design pour ceux qui s’en fichent complètement, du design utile pour les gens, et ceux en particulier qui en ont le plus besoin. »

J’ai par exemple été contacté par un laboratoire de recherche pour faire adapter le projet au Pays-Bas. On m’a dit que ce système de pictogramme était utilisé par les bateaux de SOS Méditerranée comme moyen de communication. En ce moment, je réfléchis à une version de l’application pour les urgences hospitalières, avec des pictogrammes adaptés pour que les patients puissent décrire leurs symptômes dans toutes les langues possibles. Bien entendu, tout est en licence libre, disponible gratuitement et en open source.

C’est impressionnant ! Combien de temps ça t’a pris ?

C’est difficile à quantifier ! En tout, j’ai dû travailler 1 an sur le projet, plus ou moins.

C’est un vrai investissement. Et tu n’as pas eu de modèle éco là-dessus ?

Je n’en n’ai pas cherché ! On m’a maintes fois conseillé de faire un crowdfunding ou chercher des subventions, mais pourquoi faire ? Le profit sur ce type de projets, ce n’est pas le sujet. J’ai préféré prendre quelques mois, mettre de l’argent de côté et payer une boite pour développer mon application, que de grappiller à droite et à gauche.

Tu as également tout fait toi-même pour ton livre Un dessin par jour, recueil des dessins au pastel que tu postais sur Instagram, à raison d’un par jour, représentant les états intimes les plus divers d’une relation ?

Exact ! C’est un projet qui m’a beaucoup plu ! Au début, je faisais mon petit dessin dans mon coin, mais au bout d’un mois, de plus en plus de gens aimaient et commentaient mes publications. Au bout de six mois, je recevais plusieurs demandes du type « Pourrais-tu m’envoyer le dessin n° x ou y » ou encore “Il est 23h, il est où le dessin du jour ?” (rires). C’était compliqué de traiter ces demandes une à une, du coup d’ai fait un bouquin. Je n’ai pas vraiment cherché un éditeur, ça me plaisait bien de tout faire tout seul. On a imprimé en 400 exemplaires dont 350 sont partis via un site que j’avais créé pour l’occasion.

SI tu veux mon avis, tu aurais pu faire un carton, bien au-delà de 350 exemplaires (disclaimer, j’en ai un à la maison). 

Mais je n’en vois pas l’intérêt. Si j’ai fait ce bouquin, ce n’était pas pour gagner de l’argent, mais parce qu’on me le demandait. Bon, et pour tenir un objet physique entre les mains. Tous les dessins sont en libre service, téléchargeables à volonté. Et d’ailleurs, j’étais content de constater l’appropriation de ces dessins par la communauté, certains internautes ont commencé à écrire des histoires sous les dessins. C’était impressionnant !

Tu mets beaucoup de choses en accès libre, comment tu fais alors que les artistes et créatifs ont déjà du mal à vivre avec les droits d’auteur ?

Parce que je suis en dehors de cette structure, contrairement à la plupart des designers et graphistes gagnent leur vie avec les droits d’auteur. Plus généralement, quand je m’engage dans des projets avec des clients, je leur demande de mettre mon travail disponible en open source. La CNIL par exemple est super contente de pouvoir mettre mon travail en Creative Commons parce que c’est en adéquation avec ses valeurs.

Et quand tu bosses avec une boîte, comment parviens-tu à concilier ton mode de fonctionnement avec leurs demandes et contraintes ?

Je dirais que ça dépend des ressources dont le grand groupe dispose. A la CNIL, par exemple, on partage une façon de penser, le Privacy by Design.

Après, il est clair que beaucoup d’entreprises ont des structures très rigides, parfois sclérosées. Et c’est justement ça que j’aime bien. Moi, j’arrive dans cette structure, avec un regard extérieur, je pose des questions naïves. Je leur demande de m’envoyer toutes les informations sur l’entreprise et le projet. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, à travers ces rapports qu’on m’envoie et en posant des questions, on peut rapidement et facilement avoir une vision stratégique globale et voir les points de frictions. Or, face à ces frictions, j’ai très souvent plus de marge de manœuvre pour entreprendre un projet qu’une personne en interne. Je les aide souvent à passer outre les cadres hiérarchiques.

Et alors, côté startup, ça donne quoi ?

J’ai beaucoup bossé avec des startups au début de ma carrière. Moi même, en 2008, j’avais créé Yoocasa, une plateforme sociale pour la famille, utilisée le plus souvent par des familles éclatées, pour les aider dans l’organisation des anniversaires, des devoirs, etc. Et ça a bien marché pendant quelques années. Et puis, j’ai arrêté, pour plusieurs raisons qu’on retrouve dans beaucoup de startups : on n’arrivait pas à faire rentrer du financement, du coup j’ai laissé ma place à une illustratrice.

« Si le business model est basé sur de la vente de data client, je n’accepte pas le projet. Je trouve que c’est un signe de paresse, une preuve qu’il n’y a pas eu de réflexion véritable. »

Plus récemment, j’ai travaillé pour Water Right Makers, une super expérience ! En fait c’est une association, mais ils fonctionnent en mode startup. Leur idée, c’est de développer un service pour connecter d’une part toutes les personnes qui ont des compétences autour de l’eau et de l’accès à l’eau, associations, ingénieurs, entreprises, etc., avec des personnes morales ou physiques qui eux ont des problématiques liées à l’accès à l’eau, notamment en Afrique, en Inde et en Asie.

Startup ou pas, comment tu choisis tes projets ?

Je commence donc toujours par une phase de questionnement. Pour qui on fait ça ? Quel est le business model ? Ce sont des informations qui sont essentiellement que je puisse entamer mon travail de design. Certains ne veulent pas partager leur business model, et me contactent seulement pour que je leur pose la couche visuelle. Dans ce cas, je ne continue pas le projet, le “faire joli” ne m’intéresse pas ! Pareil, si le business model est basé sur de la vente de data client, je n’accepte pas le projet. Je trouve que c’est un signe de paresse, une preuve qu’il n’y a pas eu de réflexion véritable sur les sources de revenus possibles.

Aussi, j’aime bien les projets dont je ne connais rien. Sur le projet Water Right Makers en particulier, ce qui m’a beaucoup plus, c’est que l’univers m’était complètement étranger. Du coup, ça me force à poser des questions, j’en sors moins petit que je n’y étais en arrivant !

L’un des dessins extrait d’Un dessin par jour, source Instagram

Tu connais la tradition des interviews KMF, on finit toujours par les questions sur ton implication dans dans la vie de la Cité 🙂 Je crois savoir que tu ne sors pas d’un milieu de nantis et que tu as dû bosser très tôt pour financer tes études ?

En effet, je viens du nord de la France. Ma mère était directrice d’école maternelle, et mon père était directeur de foyers éducatifs et sociaux pour des jeunes délinquants. Tous les deux sont les enfants des Trente Glorieuses. Ils m’ont transmis une double culture, humaniste du côté de ma mère, avec bibliothèque, musique classique et tout, passion pour les ordinateurs du côté de mon père. Dès le lycée, je disais que plus tard, je voudrais « être devant un ordinateur, et faire du dessin ». C’est dans cette optique que je me suis intéressé aux Arts Décoratifs de Paris, parce que c’était la meilleure école, et que si je voulais m’en sortir je n’avais pas d’autre choix. Et je l’ai eue.

« Ce qui est problématique, c’est que dans les écoles d’art et de design, on leur dit qu’ils seront tous entrepreneurs, qu’ils vont cartonner. Mais c’est faux ! »

Pour payer mon loyer, j’ai commencé à travailler dès la 2ème année, de chez moi, en créant des logos par-ci par-là, le design de sites internet, etc. Je faisais tout ce qu’on me demandait de faire !       

Et comment a évolué le système pour les jeunes designers qui arrivent sur le marché ? Rien n’est garanti, tout est à construire, comme pour tout le monde ?

Oui, surtout que de plus en plus de jeunes qui ne veulent pas bosser dans de grandes boîtes. D’un autre côté, travailler pour des startups rapporte peu, sans parler du statut de freelance. Bien souvent, ces jeunes sont paumés, parce qu’ils n’ont pas forcément l’âme d’entrepreneur. Ce qui est problématique, c’est que dans les écoles d’art et de design, on leur dit qu’ils seront tous entrepreneurs, qu’ils créeront une application qui va marcher. Mais c’est faux ! Et cette nouvelle injonction « tous entrepreneurs », quand tu n’y arrives pas, ça te rend encore plus déprimé. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux – des designers juniors ou même des étudiants – me contactent et passent dans à l’atelier pour en discuter.

Tu t’impliques dans la formation et l’éducation des designers ?

Tout à fait, à des jeunes qui ont décroché. Justement, on peut parler ici de projet politique, d’une certaine façon. Avec Anne Lalou, directrice de l’Innovation Factory avec qui j’ai échangé il y a plus d’un an au hackathon « Hack de l’Elysée », nous avons eu l’idée de créer une formation numérique pour des jeunes qui n’entreront peut-être jamais en grande école. C’est comme ça qu’est né le programme l’Etape Design (ndlr : labellisé Grande Ecole du Numérique depuis février).

« On fait du design pour les gens. Si on fait un mauvais outil, ils l’utiliseront toute leur vie, et nous – en tant que designer – avons des responsabilités là-dessus. »

La cible, ce sont les « décrocheurs » qui ont souvent arrêté tôt leur scolarité et qui sont surtout complètement paumés. Beaucoup d’entre eux sont stressés de retourner “à l’école”, mais le cadre change complètement de ce qu’ils ont connu jusque-là. Ils ne sont pas notés, et n’ont cours que 3 ou 4 jours par semaine qu’ils passent à travailler sur des projets, et uniquement pour des associations locales du 13ème arrondissement, comme France Nature Environnement. Pendant 6 mois, ils apprennent les compétences de web designer, puis feront un stage en binôme de six mois dans des associations locales du sud de Paris. Bon, et évidemment, on leur apprend plein de choses qui n’ont rien à voir avec le design mais qui sont essentielles aujourd’hui dans le monde pro, mener un entretien, gérer un projet, etc.

Et en termes financier, ça se passe comment ?

Pôle Emploi finance les formations, soit 3000 euros par étudiant : ceux qui ont choisi de rester étudiants au lieu d’aller à Pôle Emploi paient 50 euros par mois et pendant qu’ils sont en stage, les élèves versent une petite redevance à l’école pour financer leurs études. Et on passe une sorte de pacte d’engagement : si l’élève trouve un métier de salarié dans le web design sur les 2 ans qui suivent son passage par la formation, il reverse 1 500 euros afin de contribuer a posteriori  à la pérennité du programme, parce qu’il l’a vraiment aidé. S’il ne trouve pas de métier, ce n’est pas grave. C’est un pari sur l’avenir !

Et toi, à titre personnel, tu es engagé politiquement ?

J’essaie de m’engager localement. Je participe par exemple aux Assises de la ville de Gentilly, et lors des réunions de la Mairie, je parle de l’action numérique. C’est comme ça que j’ai eu l’occasion de visiter la maison de quartier de Victor Hugo de Gentilly. 

Mais mon métier, le design, je le considère comme antipolitique. Je n’ai pas un regard politique sur des ensembles ou institutions, mais sur les gens. C’est vraiment ce point que j’essaie d’expliquer à mes étudiants : on fait du design pour les gens. Si on fait un mauvais outil, ils l’utiliseront toute leur vie, et nous – en tant que designer – avons des responsabilités là-dessus. Il est donc important de déterminer pour qui et au nom du quoi on travaille, et de s’y tenir coûte que coûte.

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