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Les administrations viennent de prendre leurs quartiers à Station F. L’objectif est simple : favoriser le développement des startups et la création d’emplois, en apportant une information et un accompagnement au plus près de leurs besoins, sur tous les sujets dans lesquels une administration est compétente : financement, démarches administratives ou fiscales, développement à l’international,  dépôt de brevet, visa de travail, etc. Trente acteurs publics se sont engagés dans la construction de cette offre de services publics dédiée aux startups, résidentes ou non du campus. Le projet vise également à favoriser la proximité entre l’écosystème et la sphère publique, pour développer ensemble de nouvelles offres de services publics adaptées au modèle de développement des startups. Responsable de cette offre à French Tech Central, Louis Fleuret inaugure sa chronique avec un état des lieux du projet et de ses ambitions.

Startups et administrations : une relation encore distendue

 

Phénomène minoritaire, encore récent, l’explosion des startups interroge les administrations. Leur modèle économique, qui s’appuie sur des produits innovants, une vocation à connaître une croissance rapide et la nécessité d’avoir un fonctionnement agile, est aujourd’hui confronté à un modèle administratif construit pour les autres types d’entreprises. Ces deux mondes sont encore trop éloignés pour réellement se comprendre.

Cette relation rappelle cette impression d’hypnose ressentie devant la machine à laver du lavomatic de mon quartier (l’un des « plaisirs » d’être étudiant dans une grande ville). C’est une expérience singulière, l’attente dans un lavomatic. Et nous sommes nombreux à l’avoir vécue, ou à la vivre encore. Une machine qui démarre doucement, accélère, mélange tout ce qu’elle contient, sans que nous sachions véritablement ce que nous devons faire : est-ce que je dois vraiment attendre la fin du cycle sur place ? Pourquoi est-ce que je reste les yeux bloqués vers cette porte en plastique, à surveiller le tambour qui tourne ?

Gif d'un tambour de machine à laver

Crédit : Alicia Ribis.

Cet attrait irrésistible à regarder ce qui se passe à l’intérieur, sans vraiment comprendre ce qu’il se passe ni ce que nous pouvons faire, c’est celui partagé par de nombreuses administrations, ou plus précisément par de nombreux agents publics, face à l’écosystème de startups. Le regard tourné vers cet écosystème, ils ne peuvent éviter cette véritable machine qui s’emballe, sous leurs yeux ; à la fois contraints et curieux de regarder ce qui se passe à l’intérieur. Il faut bien reconnaître qu’il est aujourd’hui difficile de déterminer ce qu’il va « sortir » de cette machine, en évolution permanente : l’arrivée à maturité de l’écosystème fait émerger de nouveaux horizons et un changement d’échelle, l’accélération de la machine suscite l’envie de nouveaux acteurs d’entrer dans l’écosystème, tandis que certaines startups s’orientent vers des missions à impact social ou environnemental positif, se rapprochant de l’écosystème historique de l’économie sociale et solidaire. Habituellement taxé d’être lui-même une machine infernale, l’Etat se retrouve ici en position extérieure.

Comme les citoyens ou les entrepreneurs des TPE/PME, les administrations regardent cette machine s’accélérer, sans savoir où et quand elle va s’arrêter, ni dans quelle mesure les activités traditionnelles de l’économie en sortiront « lavées » ou « rincées ». Habituée à planifier, à anticiper, à contrôler, l’administration est remise en cause dans son fonctionnement : elle se retrouve à regarder une immense machine, dont le cycle s’accélère, et se demande le rôle qu’elle doit jouer. Plus rodée aux cycles budgétaires et monétaires qu’à ceux de la machine à laver l’économie, l’administration se retrouve désormais « à poil ».

French Tech Central, c’est faire rentrer les administrations dans la machine

 

Depuis quelques années, de nombreux acteurs publics ont contribué à améliorer le fonctionnement de l’écosystème, en mettant des pièces pour lancer le cycle (financement avec notamment, mais pas uniquement, BpiFrance), en ajoutant de l’adoucissant (procédures fast track sur l’accès à certains administrations – Pass French Tech). Ces actions ont participé, avec de très nombreuses autres, souvent privées, à la dynamique de l’écosystème de startups français, sur notre territoire et à l’étranger.

Malgré toutes ces avancées, le modèle économique des startups continue de mettre les administrations sous pression : le temps des startups est particulièrement court (une startup ne peut en général pas attendre trois à six mois pour, peut-être, avoir un visa pour un futur salarié) ; les procédures d’obtention des crédits d’impôts peuvent remettre en cause l’existence de la startup (crédit impôt recherche ou crédit d’impôt innovation arrivant trop tard ou étant refusé) ; la gestion de la propriété intellectuelle peut poser des questions difficiles, preneuses de temps, ce dont la startup ne dispose pas, ou peu. Les exemples ne manquent pas et se répètent. Les entrepreneurs et les agents publics subissent ensemble cette situation, et se retrouvent souvent à bricoler des solutions imparfaites.

Cette situation de décalage, partiel, entre le modèle de développement des startups et l’offre de services (publics) des administrations est, en un sens logique, ces acteurs vivant encore dans deux mondes séparés, sans réellement se connaître, malgré quelques échanges occasionnels. Dans ce contexte, Station F représente une opportunité inédite de construire une proximité avec l’écosystème de startups.

La hiérarchie des administrations allait-elle accepter de mettre ses services dans ce lieu inédit, encore mal connu à l’époque et en travaux ? Les agents publics seraient-ils intéressés pour venir informer et accompagner les startups en dehors de leurs bureaux, ce qui leur demande une certaine prise de risque et de changer certaines habitudes ? Voici les questions qui se sont posées au départ de ce projet. Pour trouver des réponses, la Mission French Tech (ministère de l’Economie) a organisé un tour des administrations nationales et régionales de l’Etat, et des acteurs publics et parapublics susceptibles de présenter un intérêt pour les startups. C’est ainsi que depuis près d’un an, dans les grandes salles de réunion de la haute administration jusque dans les petits bureaux dans les sous-sols des ministères, le projet de rassembler tous les services publics dans Station F se prépare, presque en secret.

Attentifs, curieux, critiques, engagés, les agents publics ont conscience de la dynamique de l’écosystème. La « question startups » est encore mal connue, mal comprise ou parfois mal perçue, mais j’ai eu le plaisir de constater qu’elle est à l’agenda de la majorité de nos administrations.

Il a fallu rassurer et assurer que cette offre serait ouverte à toute startup, résidente ou non de Station F, et mettre en place un lieu de travail neutre dans French Tech Central, avec une réponse physique et logistique (comment gérer les entrées de startups extérieures à Station F) à un principe juridique. Au-delà de toutes les contraintes évoquées par les administrations, le projet a donné lieu à un engagement extraordinaire des agents publics. Je me souviens d’une étape importante du projet. Ce fut le mardi 31 janvier 2017. En cette journée d’hiver plutôt agréable, la préfecture de région Ile-de-France avait réuni les directions régionales de nombreuses administrations ou acteurs publics. Si certains acteurs avaient déjà donné leur accord pour participer au projet, ils étaient encore minoritaires, et les inconnues encore nombreuses sur ce projet. Malgré les risques et les zones d’ombre qui perduraient à l’époque, la préfecture de région a « foncé » sans hésiter et a enjoint les autres à faire de même. La dynamique était lancée, ce fut un moment de bascule.

Plan des espaces de 300m2 au sein de Station F

Plan des espaces de 300m2 au sein de Station F

Un lieu pour accueillir et informer les startups

 

Dans l’historique halle Freyssinet, Station F a eu l’idée de ne pas se positionner comme un incubateur, mais comme un campus de startups. Derrière la subtilité sémantique, il y a le pari de réunir sous un même toit tous les acteurs d’un écosystème d’innovation : évidemment des startups et des incubateurs, mais également des fonds d’investissement, des acteurs de l’innovation sociale, un tech lab. Mais il manquait encore au tableau de cette ancienne gare un acteur, incontournable dans le développement des startups, même si certaines aimeraient parfois s’en passer.

Derrière la médiatisation des temps forts de l’écosystème, notamment des grands salons tech internationaux, le quotidien d’une startup est celui de la gestion d’une entreprise : gestion de ressources humaines et recherche de talents ou de financements, déclarations de ses salariés ou de produits pour l’export en dehors de l’Union européenne. Aussi innovantes et ambitieuses soient-elles, les startups sont soumises à un cadre identique aux autres entreprises. Il fallait donc que les acteurs en charge de ces questions soient présents dans Station F : c’est pourquoi un partenariat s’est initié entre l’Etat et Station F (et INRIA également, cela fera l’objet d’un futur article), il y a dix-huit mois, à travers le projet French Tech Central.

Au sein de la “zone Share” de Station F, cette offre de services publics réunit certains acteurs déjà pleinement parties prenantes de l’écosystème, comme Business France, la Direccte et BpiFrance, mais également les administrations en charge de démarches administratives ou fiscales, obligatoires ou non : les douanes, la Chambre de commerce, l’INPI, l’Urssaf, la direction régionale des finances publiques, la préfecture de région Ile-de-France.

Mais ils ne seront pas les seuls. Les entrepreneurs que j’ai rencontrés dans le cadre de ce projet ont partagé leur besoin de créer ou renforcer leurs liens avec d’autres acteurs publics, que nous n’avions pas sollicités au départ.  Cette demande a rencontré la volonté de certains organismes publics de se rapprocher de l’écosystème. Autorité de régulation des télécoms (Arcep) et l’Agence nationale des fréquences sur les questions de fréquences, de 5G ou de voitures connectées, Radio France sur les sujets de médias et de plateformes, la Grande École du numérique pour proposer des compétences, la Banque de France pour échanger sur la Fintech, la CNIL sur les questions de privacy. Ils ne proposent pas toujours directement de démarches ou de services, mais leurs expertises peuvent être une source d’information importante pour développer l’activité des entrepreneurs. Ils sont donc également de la partie.

Une offre de services publics adaptée aux entrepreneurs

 

Si la réunion de ces agents publics sous un même toit est en elle-même une petite révolution au sein de l’Etat, ce n’est pas en soi une valeur ajoutée pour les startups, à l’heure où la plupart des informations sont sur Internet et les démarches dématérialisées. Il a donc fallu imaginer une organisation et des formats répondant à l’objectif de ce projet : favoriser la croissance des startups. Pour cela, le mieux était d’interroger les acteurs concernés.

J’ai ainsi eu le plaisir d’échanger depuis plusieurs mois avec des acteurs de l’écosystème. Des entrepreneurs de startups de maturité différentes, situées en France ou à l’étranger. Je me rappelle d’un échange singulier avec l’un d’entre eux : plutôt que de chercher à rapprocher l’écosystème de startups et la sphère publique, mon interlocuteur d’un célèbre incubateur parisien m’indiquait qu’il conseillait aux startups de rester le plus éloignées possible, sans chercher à bénéficier de tel ou tel crédit d’impôt et exonération, car cela conduit parfois à orienter leur coeur d’activité pour rentrer dans une “case” de l’administration. J’ai également rencontré quelques startups proposant des services simplifiés de gestion des démarches administratives et juridiques à destination des startups, presque développées “grâce” à la complexité de l’organisation de l’Etat. A ma question presque naïve sur leurs craintes de voir se développer une offre de services publics adaptée aux besoins des startups, qui pourrait réduire l’attrait pour leurs solutions, ces entrepreneurs ont souri, me faisant comprendre qu’il restait encore un peu de temps avant que l’Etat les rattrape. Nous verrons.

Ces entretiens ont mis en cause la logique de guichet unique. D’abord parce que les guichets uniques ont tendance à se multiplier et que les entrepreneurs se retrouvent parfois face à plusieurs guichets uniques, sans visibilité sur leurs valeurs ajoutées respectives. Ensuite parce que les startups identifient en général plutôt bien les compétences respectives de chaque organisme public. Enfin, la mise en place d’un guichet unique est un sujet de réforme de l’Etat, passionnant d’ailleurs, mais dont les travaux préparatoires ne concernent pas le quotidien des startups, qui est celui de recherche de talents, de financements, de clients.

Pour répondre aux attentes des startups, le choix a été fait de mettre en place une approche par problématique de startups, plutôt qu’un guichet unique. Deux formats sont ainsi proposés dans French Tech Central :

  • Des rendez-vous individuels, pour bénéficier d’une information de qualité, et pour échanger dans un cadre confidentiel.  L’ouverture depuis une quinzaine de jours confirme le fort intérêt des entrepreneurs pour cet accompagnement. Sans surprise au regard de l’importance de l’innovation dans cet immense campus qu’est Station F, les demandes pour rencontrer l’INPI, en charge de la protection de la propriété industrielle, sont déjà nombreuses. Et c’est également le cas pour les douanes, l’Urssaf, la Chambre de commerce et d’industrie ou encore la Direccte.

 

  • Des masterclasses, sur une problématique spécifique : financer son développement à l’international ; gérer ses ressources humaines dans une phase de croissance ; recruter des talents étrangers; etc. L’objectif n’est pas d’apprendre à des entrepreneurs à gérer leur business, mais à leur faire connaître les démarches ou aides disponibles pour les soutenir.  Ce format vise également à proposer une information complète sur un sujet, par des interventions communes de plusieurs administrations. Les startups pourront ainsi identifier les bons interlocuteurs.

 

Comment donner envie aux entrepreneurs de venir profiter de cette offre de services publics ?

 

Proposer des formats nouveaux allaient-ils être suffisant pour faire venir des entrepreneurs aux masterclasses des administrations, dans un lieu qui propose chaque semaine aux startups de Station F de rencontrer les CEO ou VC stars de l’écosystème ? Comment inciter les entrepreneurs à privilégier une conférence de l’Urssaf ou un rendez-vous avec les douanes, à un talk avec David Cohen, founder et CEO de Techstars ou à une keynote de Peggy Johnson, de Microsoft ?

La proximité entre startups et administrations est un premier élément de réponse. Mais la principale valeur ajoutée réside peut-être dans la mise en place d’un lieu de rencontre neutre, ni tout à fait public, ni tout à fait privé. Une forme de zone de contact entre ces deux mondes, dans un espace « services publics » situé au cœur de Station F.

D’autre part, il s’agit de positionner les masterclasses des services publics au moment le plus adapté pour les entrepreneurs : entre 12H30 et 13H30, au moment  où les entreprises réalisent le plus souvent leurs démarches administratives et fiscales en ligne, et peuvent venir avec leur café rencontrer des agents publics, dans un cadre informel.

Par ailleurs, nous devons nous faire comprendre des startups, apprendre à parler le même langage. L‘internationalisation de Station F et de l’écosystème French Tech en général constitue une donnée structurante pour cette offre de services publics. Les entrepreneurs pourront ainsi être accueillis à French Tech Central en anglais a minima (parfois en espagnol, et même en serbe !) et nous essayons de prioriser les agents publics anglophones. Par ailleurs, certaines masterclasses seront organisées en anglais et, pour les autres, certains documents seront traduits.

L’internationalisation se traduit également par des problématiques spécifiques pour les entrepreneurs : besoins de visas de travail pour attirer des talents étrangers, gestion des obligations sociales et fiscales de salariés étrangers, etc. Elles seront donc intégrées à l’offre de services publics.

Si cette expérience n’aurait probablement pas pu être mise en place ailleurs qu’à Station F, dont la puissance de l’écosystème permet de passer les barrières du fonctionnement traditionnel de l’administration, sa réussite viendra de la capacité à en sortir. Car cette expérimentation doit avoir un impact au-delà de Paris, en régions, et au-delà des seules startups. Elle impose de mettre en place une évaluation vis-à-vis des startups et des administrations, d’outils et d’indicateurs accessibles à tous, rendant possible cette duplication dans d’autres villes. Autrement dit, de biens communs, utilisables par tous. J’y reviendrai.

 

Aujoud’hui, au cœur du plus grand campus d’innovation du monde, les startups peuvent désormais rencontrer une trentaine d’acteurs publics, motivés et disponibles. Julie, Marc, Mourad, Thomas, Catherine, Su, Marc, Nicolas et beaucoup d’autres sont désormais les interlocuteurs du quotidien pour accompagner les entrepreneurs, au sein de Station F, dans leurs différentes démarches.  J’aurai le plaisir de vous raconter régulièrement les petites et grandes histoires de ce projet, sur KMF bien sûr !  

Publié le 9 octobre 2017 -

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