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Sans diversité d’espèces, un écosystème tourne vite à la monoculture : la déferlante de startups, d’incubateurs et d’espaces de coworking porte avec elle le risque d’une mise aux normes digitale de la ville Lumière pour la plier aux goûts et aux modes de vie des startupeurs. Au détriment de tous les autres ?

C’est en prenant mon café matinal dans un bar proche du métro Jaurès que le phénomène m’a sauté aux yeux, ou plutôt aux oreilles. À la table voisine, deux jeunes fringants diplômés d’école d’ingé devisaient du pricing de leur solution de mobilité visant à uberiser le transport de marchandises (market niche par ailleurs fort prometteuse !). Ce n’est pas tant qu’ils parlent si tôt de startups qui m’a marqué, que le fait que je m’y étais habitué et que leur terminologie à base de techno-franglais me berçait comme une comptine aux motifs mélodiques déjà trop familiers. C’est alors que l’évidence s’est imposée à moi : en quelques années, le projet de faire de Paris une capitale des startups au niveau européen est aujourd’hui réalisé, au point qu’il est devenu de plus en plus difficile d’échapper aux symptômes de cette « startupisation » rampante de la capitale.

Entendre des entrepreneurs parler boutique dans des lieux où on avait l’habitude de croiser des cadres sup de l’ancienne économie, des ouvriers, des livreurs, des étudiants ou des artistes est devenu normal, banal même. Ces deux termes jadis mutuellement exclusifs — « Paris » / « startups » – peuvent désormais être mobilisés pour construire une même phrase.

Cette transformation profonde du profil socio-économique de la Cité pourrait passer inaperçue aux yeux du piéton de Paris qui ne retiendrait de la ville que ce que renvoient ses façades d’immeubles immuablement haussmanniens. Une familiarité apparente qui masque une évolution spatiale, visuelle, esthétique, sonore de la ville Lumière. Tendez l’oreille la prochaine fois que vous commanderez votre burger gourmet ou votre buddha bowl vegan dans quelque cantine dans l’air du temps et vous identifierez sans doute au fil des conversations des éléments du lexique fleuri des entrepreneurs de la nouvelle économie numérique : Marketplace, consumer internet, bootstrapping, growth hacking, data, pitch, série A, série B, IPO, exit, frenchtech, foodtech, fintech, proptech, beachtech, sextech, fashiontech, adtech, techtech, etc. Vous devriez également croiser l’un de ces salariés ou fondateurs d’entreprise qui portent des intitulés de jobs intimidants : CEO, CTO, CMO, Chief Happiness Officer, Country manager, Front-end developer, Python ninja, UX designer, etc.

Et vous tomberez forcément sur un des innombrables événements qui permettent aux membres de l’écosystème d’entretenir leurs réseaux : summit, forum, conférence Ted, hackathon, camp, fest, meetups, etc. Vous devinerez enfin derrière les lourdes portes à deux battants du coeur de la Rive droite les nouveaux lieux de l’économie du web : incubateurs, accélérateurs, fonds VC, espaces de coworking – en attendant, selon toute logique, les appartements en coliving et autres hacker houses.

De Silicon Sentier à la Startup City

 

À partir du foyer historique du Sentier, quartier emblématique du textile transformé en « Silicon Sentier » en moins de dix ans, la folie startups s’est d’abord propagée sur un vaste territoire à cheval entre les IIe et IXe arrondissements, devenu comme le remarque un article des Echos le « quadrilatère magique de la French Tech ». Le secteur, qui a accueilli l’espace de coworking pionnier La Cantine, puis l’acteur historique Numa, ex-Le Camping, a vu ces dernières années s’installer les nouveaux géants de l’économie numérique : Facebook et Blablacar, situées près du métro Bourse, Google, dont le siège français est installé au métro Opéra tout proche de celui de Twitter France. « Il n’y a pas un mois qui se passe sans que je n’ai à inaugurer les locaux d’une nouvelle start-up », expliquait même la maire du IX arrondissement Delphine Bürkli à 20 Minutes l’année dernière.

Une startupisation loin d’être cantonnée au centre de la Rive droite. Acteurs publics comme privés agissent en bonne entente depuis plusieurs années pour que notre ville « patrimoniale » devienne un vaste hub d’entrepreneurs en laptop et hoodies. En 2016, la ville de Paris a inauguré son « Cargo » dans le nouveau quartier du nord-est Rosa Parks, incubateur positionné sur les industries créatives se voulant le plus grand d’Europe et dessinant un des points de « L’Arc de l’innovation » imaginé par nos élus du Grand Paris. Plus au Sud, ce fut au tour cette année de Station F (je crois qu’il ne faut pas dire « La Station F »), plus gros « campus » de startups au monde désormais, avec sa promesse de 1000 jeunes pousses accompagnées au sein des différents programmes d’incubation. Tous les quartiers sont concernés par la propagation, au point qu’une agence a récemment pastiché le plan de métro de la RATP en remplaçant chaque station par le nom d’une startup qui a établi son siège dans les parages. L’incongruité de la visibilité nouvelle du startupeur est par ailleurs abordée avec humour par le compte Instagram « Sentier Fragile », dont le nom est un programme à lui seul.

Carte du métro parisien, revue par l'agence Merlin à l'heure des startups

De la brasserie parisienne à la foodtech: bienvenue dans l’« AirSpace »

 

Cette implantation massive de startups a plusieurs conséquences pour la ville.

La première est une inévitable homogénéisation culturelle déjà observée dans d’autres hauts lieux de l’économie numérique. Les espaces  qui composent cet écosystème sont par exemple tous soigneusement décorés et agencés selon les préceptes esthétiques de l’« AirSpace », comme l’a fameusement baptisé le journaliste Kyle Chayka dans un article qui a fait date sur le site The Verge l’année dernière : un intérieur qui s’inspire des tendances d’Instagram et d’Airbnb et produit à la chaine des espaces minimalistes et austères avec tables en bois brut, murs décapés, tapisseries et objets vintage, ampoules à filament et assiettes de granola, contribuant à une nouvelle harmonisation mondiale du goût hissée à la norme startup. Des « non-lieux » génériques de la révolution digitale que l’on retrouve désormais dans tous les hubs qui accueillent leur Silicon Valley locale, qu’il s’agisse de San Francisco, de Londres, de Tel Aviv, de Berlin ou… de Paris. Comme Kyle Chayka avait pris soin de prévenir dans son article, les quartiers des villes qui favorisent cette économie finissent par tous se ressembler entre eux.

Espace de coworking

Cette photo a-t-elle été prise : A. À Paris ? B. À San Francisco ? C. À Berlin ? D. À Sofia ?

C’est ainsi que simultanément aux récentes implantations d’entreprises de l’économie numérique s’installait dans un magnifique bâtiment Art Déco rue Lafayette le leader de l’espace de travail pour startupeurs, WeWork, qui a imposé mondialement son propre style d’AirSpace, sorte de PMC (parquet-moulure-cheminée) global pour le XXIe siècle. D’autres ouvertures sont prévues, complétant une offre désormais pléthorique à Paris qui s’est structurée en quelques années: NextDoor, Morning Coworking, Kwerk et bien d’autres acteurs de la transformation du bureau qui entendent prendre leur part dans cet immense marché du nouveau lieu de travail « communautaire ».

 

Cette uniformisation esthétique est la matérialisation de l’émergence d’un groupe social qui évolue dans sa géographie protégée et « frictionless », comme dans un immense safe space ou un tunnel d’expérience dont les bars à latte, les espaces de coworking et les sièges sociaux de startups sont autant d’étapes et de points-relais indistincts les uns des autres. Une enclave intéressante peut être observée entre Bastille et la rue du Chemin Vert où espaces de coworking, agences digital, nouveaux cafés et salles de gym rythment les journées du startupeur dans une joyeuse harmonie urbaine.

 

Car la startupisation fait également évoluer le profil des commerces de proximité et plus généralement les services urbains dont cette nouvelle couche de travailleurs est friande. C’est que le startupeur a besoin d’être « focus » et a tendance pour le rester à  « outsourcer » le plus de tâches du quotidien à des personnels de renfort. La foodtech et ses livreurs à vélo ont inondé les rues de la capitale, essentiellement pour livrer les plats préparés de restaurants branchés à d’autres startupeurs, de sorte que l’écosystème invente en quelque sorte les solutions à ses propres besoins dans un étrange effet de cercle…

 

Un travers bien connu de cette économie dont les services sont souvent le reflet de l’âge, du groupe social d’origine et des modes de vie de ses entrepreneurs, comme l’atteste la vogue de ces innombrables applis qui ont pour vocation de remplacer sinon d’uberiser leurs mamans dans les difficiles et ingrates tâches du quotidien… Un tel face à face entre nouvelle économie numérique et secteur des services qui culmine avec l’arrivée d’une locomotive du groupe de restaurants italiens Big Mamma au sein d’une des zones de la Station F (littéralement, puisque le restaurant conservera d’anciens wagons encore entreposés dans ce bâtiment historiquement ferroviaire).

 

Cette évolution suit certes une tendance plus générale, qui est celle de l’intégration de l’économie numérique à l’économie tout court et d’une fusion entre Internet et la « vraie vie ». Uber, Facebook, WhatsApp, Google, Tripadvisor et tant d’autres ont intégré les scénarios de films et de séries comme les romans, comme ils se greffent petit à petit au folklore populaire de l’époque et se fondent dans l’expérience quotidienne.

 

« L’inabordable Paradis urbain » en vase clos de l’économie numérique

 

Les discours officiels, publics comme privés, ne sont qu’odes et soutiens convenus à « l’écosystème » entrepreneurial numérique. Mais un écosystème est, selon la définition écologique, une communauté d’êtres vivants. Pas une monoculture qui produit du mème IRL à l’infini.

 

Comme souvent, la question s’est posée de l’autre côté de l’Atlantique en des termes assez similaires. Le secteur high tech américain, à commencer par la Silicon Valley, a émergé en banlieue, créant d’immenses parcs d’activité desservis par l’automobile devenus « des parking géants » sans âme. Puis, le mouvement de retour vers les villes s’est amorcé, fondateurs et investisseurs y trouvant « la richesse culturelle, la vie urbaine trépidante et l’ouverture aux idées nouvelles qui attirent les talents des startups », décrit l’urbaniste Richard Florida dans une analyse publiée par la MIT Technology Review.

 

C’est alors que les problèmes ont commencé : des villes super-stars de l’économie numérique se sont affirmées, devenant d’« inabordables paradis urbains » pour tous les salariés des secteurs traditionnels. Le cas de Paris est différent, puisque contrairement à des villes qui ont attiré l’investissement tech grâce à leur réputation bohème comme Berlin ou San Francisco, la capitale française était DÉJÀ une ville inabordable avant l’émergence d’une scène startup. Phénomène d’autant plus étrange que le basculement se fait alors même que l’économie numérique ne représente jamais qu’une minorité de travailleurs qualifiés, peut-être quelques dizaines de milliers à Paris en se basant sur les statistiques généreuses des organismes de mesure du secteur.

 

Alors même que les startupeurs recherchent souvent la mixité urbaine comme facteur d’innovation, la concentration de capital économique, culturel et social qu’engendre la création d’un hub économique de ce type pose des questions soigneusement évitées par les promoteurs de cette nouvelle économie. Au mieux, mettra-t-on en garde contre l’immobilisme et le conservatisme qui se cachent derrière les critiques même les plus nuancées de la startupisation parisienne. Jusqu’au ras le bol ? Plus mature, l’écosystème américain a vu les licornes du secteur accepter du bout des lèvres leur rôle social et consentir à quelques aménagements ou constructions pour tenter de lutter contre la gigantesque bulle immobilière que provoque la concentration du capital humain dans quelques grosses métropoles de l’économie numérique. En France, les startups n’en sont pas au même stade et le public les perçoit encore, à raison, comme les challengers qui luttent contre les gros acteurs installés d’une économie de rente.

 

Une bienveillance dont l’écosystème ne bénéficiera pas indéfiniment, à mesure que les signes de son emprise sur la ville seront de plus en plus manifestes.

Réponse : D. Il s’agit de l’espace betahaus de Sofia, en Bulgarie.

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