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Depuis une dizaine d’années, les start-up qui facilitent la vie des généalogistes en herbe se multiplient, en France comme aux États-Unis. Dernière innovation en date : les tests ADN abordables et accessibles, qui boostent le secteur autant qu’ils le plongent dans l’émoi.

Dans Kindred, un roman de science-fiction d’Octavia Butler paru en 1979, une jeune femme noire, Dana, se retrouve sans crier gare transportée dans le Maryland esclavagiste du début du XIXe siècle. Elle y sauve de la noyade un jeune garçon blanc, Rufus, dont elle finira par comprendre qu’il est l’un de ses ancêtres. Pour assurer la survie de sa famille et donc la sienne, Dana doit à de multiples reprises sauver de la mort un Rufus qui, de jeune garçon innocent et confiant, se mue progressivement en patron de plantation pas moins cruel que les autres. Kindred est un roman qui parle de l’héritage de l’esclavage dans l’Amérique du XXe siècle mais aussi, comme son titre l’indique, de famille, de parenté, de généalogie. Il fait faire à Dana l’expérience qui serait la nôtre si nous étions d’un coup parachutés dans le monde de nos aïeux : celle d’une étrangeté totale, au sens premier du terme. Celle de n’avoir rien de commun avec ceux dont, pourtant, nous descendons. Cette étrangeté, la généalogie tente de la domestiquer : plus on en sait sur ceux qui nous précèdent, plus ils peuvent nous devenir familiers. Et ces dernières années, la technologie a fait faire des bonds de géant à cette ancienne occupation du dimanche.

 

L’avènement de la rootstech

 

“Avant, la généalogie, c’était écrire des informations sur papier et les transmettre à ses enfants dans une boîte à chaussures, et ça n’intéressait pas les jeunes générations”, nous dit Nicolas Adam, Chief Product Officer de Famicity, que l’on pourrait définir comme un réseau social généalogique. Mais ça, c’était avant. Depuis une dizaine d’années, de nombreuses entreprises tech se sont positionnées sur le secteur. Rien qu’en France, on peut aussi citer Filae, Heredis, Patronomia ou encore Geneanet. Pour Marie Cappart, généalogiste professionnelle belge, il y a clairement un “regain d’intérêt : la généalogie devient très tendance dans toutes les catégories sociales et toutes les tranches d’âge. Ce n’est plus du tout un loisir de petits vieux pensionnés qui ont le temps.” La “rootstech” (“technologie des racines”, si l’on s’amuse à traduire au pied de la lettre) a particulièrement le vent en poupe aux États-Unis. Les poids lourds du secteur s’appellent Ancestry.com, findmypast ou encore MyHeritage et prospèrent sur une véritable manne : en moyenne, selon le cabinet de conseil Global Industry Analysts, les gens dépensent entre 1 000 et 18 000 dollars pour retrouver leurs racines. “En France, on sait d’où on vient, mais aux États-Unis beaucoup de gens ne viennent pas d’Amérique du Nord et cherchent à savoir d’où ils proviennent”, avance Nicolas Adam en guise d’explication.

Il y en a une autre, et elle est religieuse : la plus grande organisation généalogique du monde s’appelle FamilySearch, elle est américaine et détenue par l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, plus connue sous le nom d’église mormone. Dans la religion mormone, les saints ont pour mission de baptiser tous les êtres humains ayant existé depuis Adam et Ève. Et pour pouvoir baptiser les morts, il faut d’abord les identifier. La généalogie est donc l’un des devoirs religieux des mormons, qui ont toujours embrassé les avancées technologiques à même de leur faciliter la tâche. Dès 1938, ils commencent à microfilmer documents administratifs et registres en tout genre. En 1998, ils se lancent dans la numérisation et décident de créer un site généalogique, ouvert au public en 1999. Aujourd’hui, FamilySearch rassemble 16 millions de personnes et les Mormons sont assis sur un catalogue de plus de 6 milliards de noms. Depuis trois ans, ils rassemblent à Salt Lake City des milliers de passionnés de généalogie et les poids lourds du secteur pour un événement annuel justement baptisé “Rootstech”. L’édition 2018, qui s’est tenue du 28 février au 3 mars, a réuni 17 000 personnes venues de 47 pays.

ADN et arbres virtuels

 

Après les microfilms et la numérisation des registres, qu’est-ce que la technologie apporte de nouveau à l’art de la généalogie ? D’abord des outils de communication et de partage de ses recherches (un réseau social comme Famicity, qui permet aux membres d’une même famille de créer et enrichir ensemble leur arbre généalogique ; une communauté d’entraide comme Geneanet ; un logiciel de composition d’arbre généalogique comme Heredis). Des solutions pas anodines en termes de business. L’écrivain et journaliste AJ Jacobs explique ainsi à FastCompany : “les sites ont fait exploser l’intérêt pour la généalogie. Il y a beaucoup de gens qui sont d’abord attrapés par les sites, et puis qui veulent aller plus loin et embauchent des généalogistes professionnels pour faire des recherches plus en profondeur.”  Pour Marie Cappart, “la technologie a beaucoup contribué à la démocratisation de la discipline. Dès l’arrivée des mails, il est devenu plus facile d’être connecté avec d’autres généalogistes et de travailler ensemble. Aujourd’hui, avec l’émergence de sociétés qui mettent des bases de données en ligne, on peut se trouver des cousins, se connecter avec des gens du monde entier.” Lors de la dernière édition de Rootstech, FamilySearch a présenté une app permettant aux participants du salon d’y retrouver des cousins inconnus : 8 450 personnes ont ainsi découvert qu’elles avaient un parent à la conférence.

L’iconographie de la rootstech : des arbres, des feuilles, et encore des arbres…

La rootstech se développe donc grâce aux algorithmes, particulièrement en France où d’autres terrains de jeux sont encore interdits, comme les tests ADN grand public. Aux États-Unis et en Belgique, la logique d’interconnexion avec des parents éloignés a en effet bénéficié d’un coup d’accélérateur assez spectaculaire avec l’avènement de ces tests. “Là-bas, ça passionne tout le monde”, dit Nicolas Adam, qui s’est rendu à Rootstech cette année. “Il y avait vraiment un effet de mode”, renchérit Marie Cappart, elle aussi présente. Selon la société internationale de généalogie génétique (ISOGG), en 2017, 8 millions de personnes avaient déjà testé leur ADN, principalement aux États-Unis. L’entreprise la plus connue s’appelle 23andMe, et elle se concentre sur la “deep ancestry”, ou héritage profond, c’est-à-dire sur l’origine géographique d’ancêtres vieux de millénaires. Mais de plus en plus, des organisations de généalogie “classique”, comme Ancestry.com ou MyHeritage, proposent des analyses du génome qui ne remontent qu’à quelques décennies ou quelques siècles. MyHeritage a ainsi lancé en 2016 MyHeritage DNA, un kit vendu à plus d’un million d’exemplaires et qui lui a rapporté 58 millions de dollars en 2017. En plus de donner une “composition génétique”, ces solutions fonctionnent comme des réseaux sociaux qui mettent les utilisateurs en relation avec des parents potentiels, dont le génome a des traits communs avec le leur.

 

Remettre en cause le “récit de soi”

 

Cet engouement pour la généalogie génétique a plusieurs effets. D’abord, il y a un glissement dans l’objet même de la généalogie : certains cherchent moins à savoir de quelles personnes elles descendent que de connaître leur héritage ethnique. Les tests attirent des personnes “qui n’en sont nulle part dans leurs recherches”, observe Marie Cappart, qui confesse avoir d’abord été réticente : “pour moi, ce n’était pas de la généalogie”. Aujourd’hui, après avoir elle-même effectué plusieurs tests, elle est “convaincue de l’intérêt” et se méfie autant de ceux, comme le législateur français, qui refusent catégoriquement d’autoriser les tests ADN dits “de convenance personnelle”, que de ceux qui s’y lancent tête baissée. “Ce qui était marquant cette année (à Rootstech), c’était de voir beaucoup de personnes qui avaient déjà fait un test et qui étaient en demande d’explications. On achète d’abord et on se demande comment ça marche ensuite. (…) Or ce n’est pas anodin de donner son ADN à une entreprise privée.”

En filigrane, l’analyse du génome pose aussi une question très intime : celle des récits que les familles et les individus font d’eux-mêmes. (Marie Cappart rappelle d’ailleurs que traditionnellement, ceux qui se lançaient dans la recherche de leurs racines le faisaient souvent pour prouver une origine noble.) Aujourd’hui, les tests ADN révèlent parfois des secrets de famille : des enfants nés d’un adultère, des bébés adoptés, des cousins cachés. En 2013, 23andMe estimait que 7000 de ses utilisateurs avaient découvert des parentés inattendues ou des frères et soeurs inconnus. En 2017, le Washington Post racontait l’histoire fascinante d’une Américaine d’origine irlandaise qui, après un test ADN, a découvert qu’elle tenait de son père des gènes juifs ashkénazes et, après de longues recherches, qu’il avait été échangé par erreur à la naissance avec le bébé d’une famille irlandaise. “Jim Collins était-il un homme juif parce qu’il était né ainsi, ou un homme irlandais parce que c’est ainsi qu’il avait été élevé ?”, s’interroge la journaliste Libby Copeland dans l’article. Dans un registre plus savoureux, on se souvient de l’émission télévisée dans laquelle le suprémaciste blanc Craig Cobb, qui avait accepté de se soumettre à un test ADN, découvrait que 14% de son patrimoine génétique provenait d’Afrique subsaharienne. Libby Copeland écrit : “Nous commençons tout juste à entrevoir ce que signifie le fait de pouvoir dévoiler notre héritage génétique facilement et à peu de frais.”

Mais ce n’est pas encore le cas pour tout le monde. Comme le rappelle le journaliste Lean Ungerleider dans FastCompany, “les généalogistes amateurs sont, dans l’écrasante majorité, blancs et issus de la classe moyenne ou supérieure, du moins en Amérique du Nord.” Pour les Afro-Américains, il reste difficile de retrouver des informations datant d’avant la guerre de Sécession. Pour les utilisateurs asiatiques, “la destruction de registres lors de traumas politiques comme la Seconde Guerre mondiale, la Révolution culturelle, la guerre de Corée et la partition des Indes” est un obstacle souvent insurmontable. La généalogie génétique ouvre des pistes : “elle peut aider à identifier le pays de provenance des esclaves, par exemple”, explique Marie Cappart, qui a observé un vrai “attrait pour la généalogie des peuples afro-américains et latinos-américains” à Rootstech, qui pour la deuxième année consécutive a été organisé pendant le Black History Month. “Il y a une place aux États-Unis pour ce public qui recherche ses racines. Certes, ce n’est pas encore au même niveau que la classe moyenne blanche, mais il y a déjà une place, ce qui n’est pas forcément le cas en Europe.” Pour la généalogiste, en effet, la génétique ne fait pas tout : en France ou en Belgique, l’absence de “travail de mémoire” sur les héritages coloniaux fait que les populations d’origine algérienne ou congolaise restent encore très marginales dans les cercles généalogiques. “Presque rien n’est fait pour mettre en valeur les racines des gens et explorer leur histoire sans en cacher les aspects les plus sombres. (…) Il ne faut pas nier l’histoire des personnes impliquées, de chaque côté. On aime bien critiquer les États-Unis, mais là c’est nous les nuls dans l’histoire.” En attendant de pouvoir, comme Dana, voyager dans le temps à la rencontre de nos ancêtres, si l’on veut savoir d’où l’on vient, il faudra donc bien continuer d’associer les bonnes vieilles recherches aux possibilités ouvertes par le test ADN — et accepter les révélations parfois honteuses ou douloureuses qu’elles apportent.

 

Photo : Family © Maurizio Anzeri

Publié le 26 mars 2018 -

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