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Derrière chaque startup de l’IA se cache une femme… ou pas. On le sait, les femmes sont encore minoritaires dans l’écosystème startup tech. Pourtant, l’AI Factory de Microsoft héberge des pépites françaises de l’IA pilotées par des femmes actives et reconnues. Comment envisagent-elles l’évolution du secteur ? Et quel rôle les femmes y jouent-elles ? Rencontre avec trois femmes de l’IA : Caroline Chopinaud, docteur en IA qui dirige les activités commerciales de craft ai ; Emilie Gariel, co-fondatrice et directrice des opérations et du marketing chez Brennus Analytics; et Sophie Mc Donagh, responsable marketing et communication de Tellmeplus

Hello à vous trois. En tant que femmes dans l’univers des start-ups tech, êtes-vous confrontées au sexisme au quotidien ?

Caroline : Souvent. Aujourd’hui chez craft, je joue le rôle de commerciale, et ça me gène toujours de voir que l’on remet en question ma capacité à comprendre et piloter la partie tech, simplement parce que je ne le fais plus. Quand je pitche craft dans des salons, on s’étonne souvent que j’ai des compétences techniques et on me demande ouvertement pourquoi je connais si bien le produit. C’est insultant mais je m’en amuse. Cette question, je ne l’entends pas quand c’est un homme qui pitche… Il faut intégrer que les femmes ont le droit de faire de la tech, et sortir de cette vision archaïque de la femme.

Emilie : Ces attitudes sont fréquentes. Quand je réponds au standard téléphonique de la boîte et que l’on me demande à plusieurs reprises : « est-ce que je pourrais parler à un dirigeant de l’entreprise ? ». Comme si une femme ne pouvait pas être décisionnaire. Ça me rend folle.

Caroline : Ça va même jusqu’à nous refuser de prendre la parole, comme lorsque l’on me dit qu’on préférerait qu’un dirigeant de craft ai signe des citations dans des communiqués. Je suis obligée de défendre mon statut.

Sophie : Effectivement, je ne peux qu’acquiescer sur ce qui vient d’être dit. On souffre souvent de ne pas être prises au sérieux, d’autant plus lorsque l’on atteint des postes à responsabilité, ou considérés comme “techniques” et que nous n’avons pas 50 ans. Il m’arrive fréquemment d’être considérée comme l’assistante, l’hôtesse du stand etc…

 

Selon vous, le problème toucherait en particulier le secteur de la tech, car il est question d’une expertise technique dont les femmes manqueraient ?

Emilie : Dans ce secteur, on cumule deux cultures qui ne sont pas favorables aux femmes. D’une part, celle des start-ups, de l’autre, celle de la tech. Ces deux domaines concentrent beaucoup de pouvoir et d’influence, et les femmes en sont quasiment absentes. Pourtant, quand on interroge des collégiennes, on voit bien qu’elles sont aussi nombreuses que les garçons à être intéressées par les sciences dures. Elles passent donc de 50% d’une cohorte à 11 ans, à 30% dans les études de sciences dures, puis 8% des créateurs de start-up tech, et 3% des codeurs ! Le tuyau est complètement percé à partir de l’adolescence, ça fuit de tous les côtés.

Aujourd’hui, 3% des codeurs sont des femmes.

Caroline : Il y a très peu de femmes qui font des études d’informatique. Pendant mes études, nous étions déjà peu nombreuses, quelques années plus tard, lorsque j’étais enseignante, c’était encore pire… mais tout de même actuellement la situation semble se dégrader. En ce moment chez craft, on recrute des data scientists et très peu de femmes candidatent. C’est frustrant.

Sophie : La raison, c’est bien qu’il n’y a pas assez de femmes dans ces cursus. Pourquoi ? Le modèle de société ne l’encourage pas.

 

Que faudrait-il mettre en oeuvre pour encourager plus de femmes dans ces filières ?

Emilie : Je pense qu’il faut continuer à travailler sur la représentativité dans les médias et l’espace public. Je fais régulièrement des conférences sur l’IA où il n’y a pas une femme parmi les panels d’experts. La communauté Women in AI, par exemple, est très active. Mais on y trouve beaucoup plus de femmes étrangères que françaises. Beaucoup d’indiennes, d’américaines, j’ai l’impression que la France est en retard.

Sophie : Je suis d’accord, il faut continuer à insuffler la bonne parole, montrer que les femmes ont des choses à dire, comme le fait la Journée de la femme digitale. Mais il s’agit d’un problème plus général. La France souffre d’une culture élitiste, il n’y a qu’à voir les patrons du CAC40.

Je pense que l’écosystème startup va contribuer à promouvoir l”image de femmes entrepreneuses et qui osent, peu importe le secteur.

Caroline : Oui, cette culture du diplôme est infernale. Côté représentativité, cela passe aussi par mieux communiquer sur les métiers de la tech au plus tôt dans les collèges et les lycées. Déjà à l’époque où j’étais au lycée, on m’avait conseillé de faire de la gestion plutôt que des maths. Parce que les débouchés sont mal connus, ou jugés inaccessibles.

 

Est-ce que vous abordez ce sujet dans votre start-up ?

Emilie : Il y a une vraie envie de parler de ces sujets mais deux choses bloquent. La première, c’est que l’on aime bien recruter par cooptation, c’est plus sécurisant. Donc, on finit par recruter au sein des mêmes écoles, le même type de personne. Il faudrait élargir, mais alors le processus de recrutement deviendrait plus long, et plus risqué. Nous en sommes conscients, et certains sont donc moins promoteurs de ce type de démarche à ce titre. Cela suscite des débats en interne.

Caroline : On en parle régulièrement, surtout maintenant que l’on est en phase active de recrutement. Nous essayons de pousser au maximum chez nous la parité et la diversité.

Sophie : Je pense que l’idée principale à faire passer est que l’on ne va pas recruter une femme, simplement parce qu’elle est une femme. On recherche les meilleurs profils possibles. Au sein de Tellmeplus,  les collaborateurs sont très ouverts et concernés par cette thématique.

Nous aimerions plus de femmes dans les équipes métiers et tech, mais nous n’en trouvons pas.

 

Etre une femme a-t-il déjà été un frein dans votre carrière ?

Emilie : Très clairement, j’ai toujours ressenti la pression interne de devoir toujours en faire plus. Avant de passer en start-up, j’ai travaillé dans des environnements parfois très misogynes, où je me prenais régulièrement des remarques sexistes. Ça ne m’a pas empêché de progresser, mais j’ai toujours eu le sentiment de devoir prouver plus.

Caroline : La vraie pression que j’ai eu, c’est autour de la maternité. Je suis devenue mère à 35 ans. Je me suis mise moi-même la pression, à cause des possibles freins d’évolution professionnelle liés à la grossesse et à la maternité. Je pense que les gens ne se rendent pas compte à quel point cela peut être violent d’entendre dire autour de soi qu’on ne recrute pas des femmes car « elles risquent de tomber enceinte ».

Sophie : Au marketing, on s’attend à voir une femme, ça n’a donc pas été problématique.

 

On a tendance à penser que le cadre de travail d’une start-up est plus favorable sur ces questions, en mettant en avant la flexibilité, l’agilité. Qu’en pensez-vous ?

Emilie : Oui, je pense que les start-ups peuvent porter de nouveaux modes d’organisation du travail. Chez Brennus, on s’interroge beaucoup sur l’environnement de travail dans lequel on veut que les gens évoluent. Pas seulement pour la question des enfants, mais aussi d’allouer du temps pour les projets personnels. On a appris à être flexibles. Dans une start-up, il y a toujours 100 trucs à faire, et on sait qu’on arrivera pas à tout faire. Donc on a une bonne capacité de réorganisation, et tout n’est pas processé.

Caroline : Effectivement, en startup on ne reste pas bloqué dans cette culture de la présence…

Sophie : Et ce qui fait notre force, c’est justement nos contraintes. Chaque personne est indispensable, contrairement à un grand groupe qui a plus de latitude, donc il faut apprendre à réagir vite, à s’adapter.

Comme la nature, la start-up a horreur du vide.

Emilie : Il y a beaucoup d’interchangeabilité. D’ailleurs, je n’aime pas trop délimiter les fonctions ou les périmètres d’action de chacun, je préfère raisonner en termes de compétences et d’appétences. On sort des postures d’experts, que l’on retrouve souvent dans les grandes structures. C’est le propre des start-ups, on grandit en mettant des personnalités en face de l’entreprise telle qu’elle existe aujourd’hui. Il peut y avoir des postes bordés, mais globalement il y a une incertitude, des pivots réguliers, donc on va chercher des profils plus flexibles. C’est un équilibre subtil entre ceux qui vont vouloir développer la boite et ceux qui sont experts d’un domaine.

 

Dans les premiers stades de développement, on sait que le recrutement est en effet déterminant. Est-ce que c’est compatible avec une politique de diversité ?

Pour moi, parler de “politique de diversité”, c’est un peu bullshit. (Sophie)

Sophie : L’objectif d’un recrutement pour les startups à mon sens , c’est de trouver le fit. Quelqu’un qui a l’esprit ouvert, un profil atypique (ou pas) et qui sait bosser en équipe. Evidemment que les compétences et l’expertise sont clés, mais c’est important de recruter la meilleure personne à un instant T en fonction des autres personnalités & profils de l’entreprise, afin que chacun puisse apporter quelque chose et exploiter son potentiel. Un mauvais recrutement en startup est beaucoup plus dommageable que dans une grande entreprise.

Emilie : C’est vrai que c’est relativement facile pour une grande boîte d’avoir une politique de diversité, de mettre les moyens. Mais quand tu as 10 ou 20 personnes dans ta start-up, le recrutement est tellement critique qu’il se fait obligatoirement au fit. L’une des conditions essentielle, c’est d’embaucher des personnes qui connaissent les codes de la culture start-up et qui s’y glissent bien. Avoir une politique volontariste, avec des gens très différents, signifie une prise de risque élevée. C’est donc un équilibre à trouver.

Caroline : De notre côté, nous sommes ouverts sur les types de profils, parce qu’on est à un stade où l’on peut encore se permettre de faire matcher compétences techniques et fit culturel. Même en essayant d’avoir des profils hétérogènes, on se rend compte que les gens qu’on recrute sont assez proches de nous. Si on était plus gros, ça serait peut-être plus facile de sortir de ce schéma, mais je n’en suis pas sûre.

 

Vous travaillez toutes les trois dans le champ de l’intelligence artificielle, qui suscite de nombreux fantasmes. D’une part, l’IA serait en mesure d’évacuer nos biais, pour le recrutement notamment. De l’autre, elle risquerait de les perpétuer, en apprenant sur des données biaisées. Qu’en pensez-vous ?

Caroline : Très clairement, c’est exagéré. On fait de l’automatisation depuis très longtemps, avec d’autres algorithmes, et des règles explicites écrites par des gens qui ont potentiellement des biais, ça n’est pas nouveau. On s’est toujours demandé comment fonctionnaient ces systèmes, simplement parce que la majorité des gens ne comprennent pas comment ça marche.

Emilie : C’est évident qu’il faut faire attention à ne pas reproduire ou aggraver des biais en automatisant et en apprenant sur des données biaisées. Comme on automatise énormément de choses, et que ça fonctionne tout seul, on se dit que si dès le départ, l’algorithme n’a pas appris en conformité avec nos croyances et nos valeurs, alors il va aller à leur encontre. Mais mon point d’attention, c’est plutôt de se demander : qui décide de ce qu’est un biais ou n’en est pas ? Les acteurs qui dominent dans le secteur de l’intelligence artificielle vont faire prévaloir leurs points de vue, leur éthique et leurs valeurs. Et si demain, une nation autoritaire se met à développer des bots, ils seront à l’image des valeurs du pays. Or, on fait porter à l’IA le fantasme d’être « l’homme parfait », libéré de ses propres biais. Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt accepter les limites de l’IA ?

Caroline : J’ai du mal à projeter autre chose là-dessus. Oui, si les données sont biaisées, les algorithmes le seront. Mais c’est du développement informatique, donc pas plus dangereux que n’importe quel code. Les algorithmes changent, c’est tout.

Après tout, l’IA, c’est de l’informatique, du code.

 

Pourtant, la médiatisation autour de l’intelligence artificielle persiste à raviver les craintes d’une machine incontrôlable, que même ses créateurs ne parviendraient plus à maîtriser…

Emilie : On projette sur l’intelligence artificielle parce que c’est de la grande ampleur. Quand on dit IA, bien souvent les gens entendent « réseaux de neurones » et apprentissage automatique. Mais dans notre cas par exemple, l’IA c’est de l’optimisation sous contraintes, avec de l’apprentissage intégré. Et même dans le cas d’un robot qui se mettrait à parler sa propre langue, ça reste un programme supervisé pour apprendre à faire quelque chose. On lui donne un objectif et des contraintes. Donc, ce n’est pas quelque chose de vivant, d’autonome qui évolue par lui-même.


Caroline : Oui, c’est ça le problème, les gens pensent que le système opère seul… On représente souvent l’IA par des robots androïdes, alors que ce sont des bouts de code ! Par anthropomorphisme, les gens projettent sur l’IA des schémas de pensées et d’actions humaines, mais une IA c’est un système informatique créé pour un atteindre un objectif précis contrôlé. D’ailleurs on voit bien que quand on appelle ça “chatbot”, “assistant” ou “search”, ça ne fait plus peur à personne car ça a pris une identité technique plus concrète. Il y a tout une exagération autour des “boîtes noires”, mais on sait comment ça marche, on connaît les formules mathématiques derrière les algorithmes d’IA. Ce sont les raisons d’une décision prise par le système sur lesquelles parfois on ne sait pas faire de rétro ingénierie.

 

Au quotidien dans vos relations avec vos clients, comment l’IA est-elle perçue ?

Sophie : L’intelligence artificielle est devenu un buzzword. Parfois on vient nous voir en nous disant : « on veut mettre de l’IA dans l’entreprise », mais ça ne veut rien dire ! Pour beaucoup, c’est très flou… et pourtant très présent : on a déjà de l’IA dans nos téléphones avec Siri, et on l’utilise tous les jours sans forcément s’en rendre compte. Les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont impactés au quotidien, avec du retargeting publicitaire par exemple.

Emilie : A l’opposé, certains prospects viennent nous voir avec des projets stellaires à la Elon Musk, et souhaitent faire l’IA prédictive et exploratoire, mais très vite on s’aperçoit que derrière, les opérationnels freinent des quatre fers en disant que ça ne correspond à aucun besoin. Le travail de pédagogie est donc double : vis-à-vis des rêveurs et des opérationnels. Comme dans tout projet de transformation digitale.

 

Vous faîtes partie de l’AI Factory de Microsoft, implantée à Station F. Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?

Sophie : Ce qui est intéressant pour nous, c’est de faire partie d’une communauté d’acteurs de l’intelligence artificielle. Le fait que notre solution soit reconnue nous permet de valider notre vision. Depuis janvier 2018, on dispose d’un pied à terre à Station F et on est en interaction avec une communauté très dynamique. C’est enrichissant de voir ce qui se fait en dehors de notre scope assez industriel/IoT. Par ailleurs, nous pouvons initier des synergies avec Microsoft, lors d’événements, mais aussi avec d’autres start-ups de l’AI Factory, comme Scortex, qui propose une solution d’IA industrielle complémentaire à la nôtre.

Emilie : Comme je le disais pour Women in AI, la dimension de communauté est très importante, c’est un cadre plus authentique, fait de rencontres informelles. A l’AI Factory, on avance sur des partenariats et du co-sale avec Microsoft, et on participe au collectif Impact IA.

Caroline : Pour nous, ça accélère vraiment les choses d’être une startup fondatrice de l’AI Factory avec le label Microsoft, en terme de relations commerciales et de visibilité. C’est aussi très important pour nous d’être sur place à Station F, dans l’écosystème start-up, pour créer et animer cette communauté avec Microsoft.

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