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Ni votre coiffeur, ni votre femme de ménage, ni votre barista, ni votre livreur ne seront remplacés par des robots ou par des algorithmes. Finissons-en avec cette illusion collective qui fait écran au vrai problème économique et social : la baisse du niveau de gamme des emplois dans les sociétés occidentales.

Connaissez-vous Jean Fourastié ? À l’exception notable des « Trente glorieuses », l’expression qu’il a forgée dans un livre éponyme paru en 1979, cet ingénieur, économiste et essayiste est malheureusement tombé dans un relatif oubli. Pourtant dès la fin des années 1940 celui-ci avait parfaitement anticipé et décrit l’avènement de notre « civilisation industrielle » marquée par l’utilisation intensive de la science et des techniques dans l’économie, ce qu’il appelait « le progrès technique », « la machine » et que de nos jours on nomme plus volontiers « les nouvelles technologies », « l’intelligence artificielle » ou, tout simplement, « la tech ».

Fourastié est mort en 1989, mais ses leçons d’économie méritent d’être relues à l’aune de la “révolution numérique”. Pour lui, le phénomène majeur des Trente glorieuses était le formidable progrès technique de l’industrie. Or ce qui caractérise le progrès technique, c’est son instabilité. Par exemple quand il évoque le domaine énergétique : houille, pétrole, électricité, nucléaire, « à tout moment, de nos jours, on peut dire qu’on ne sait pas quel caillou va devenir un élément fondamental de vie économique. » En raison de cet environnement incertain, « le problème central du monde moderne pour l’homme d’action est celui de l’information et de la prévision. » Autant dire que Fourastié n’aurait pas perdu son sang-froid face à une slide vantant l’ubérisation de la fonction RH par la blockchain : comme on va le constater, don’t believe the hype était la ligne de conduite de cet intellectuel empirique qui revendiquait une forme de bon sens paysan et dont le raisonnement fonctionnait comme un redoutable détecteur de bullshit.

 

Naissance de l’économie de la flemme

Dans son essai Le grand espoir du XXe siècle paru en 1949, Fourastié explique que, grâce aux machines, il devient possible de générer d’immenses gains de productivité. C’est à dire qu’alors qu’il aurait fallu des années de travail acharné pour construire une voiture à la fin du XIXème siècle, il devenait possible d’en débiter une toutes les 800 heures de travail d’un ouvrier à la chaîne. Tout un cercle vertueux découlait de cette première constatation : les travailleurs gagnaient du temps libre et du pouvoir d’achat, la « consommation », concept à peu près inexistant dans la France du début du XXème siècle, devenait un phénomène social massif. On commençait à acheter des voitures, des appareils électroménagers, du mobilier régulièrement renouvelé, à partir en vacances…

Mais là où la plupart de ses contemporains s’arrêtaient à cette description générale et annonçaient un paradis terrestre à portée de grande surface à plus ou moins longue échéance, Fourastié avait déjà plusieurs coups d’avance sur son siècle. Il voyageait régulièrement aux États-Unis où il se livrait à des « learning tours » sur l’état de la technique, en profitant au passage pour étudier l’évolution des désirs et des mœurs de la société de consommation la plus avancée de l’histoire. Alors que la France entamait à peine ses Trente Glorieuses, il avait perçu que, très vite, on arriverait à saturation de biens parce que les capacités industrielles vont plus vite que les besoins humains en la matière. « Il y a un maximum de biens secondaires que nous ne pourrons pas dépasser parce que l’homme n’a pas le temps, n’a pas les moyens physiques d’absorber plus qu’une certaine masse de biens, d’embrasser trop de choses, de jouir de tout », écrit Fourastié en 1949, c’est-à-dire soixante-dix ans avant Marie Kondo et les blogueurs minimalistes californiens.

D’où la bascule des sociétés modernes vers le tertiaire, c’est-à-dire les services fournis par d’autres êtres humains. Pour l’économiste, « il est évident et manifeste que, dès que le niveau de vie d’une population s’accroît, elle demande davantage de services commerciaux ; elle désire qu’on la serve à domicile, elle désire qu’on lui épargne le plus possible de démarches. » Elle désire qu’on la promène en Uber, qu’on lui apporte son açai bowl avec Deliveroo, qu’on la livre le lendemain matin quand elle commande sur Amazon. Car si le consommateur sature très vite de biens matériels, faute de place et de temps pour en profiter, en revanche « l’humanité restera réellement affamée de tertiaire », de sorte que ce secteur de l’économie est par définition marqué par l’insatisfaction permanente et durable. Jean Fourastié avait élaboré dans les grandes lignes ce que seraient les pitch de start-up de l’économie on-demand, qui elle-même repose sur le postulat général de la flemme de l’homme moderne et de sa volonté d’externaliser le plus de contraintes possibles, c’est-à-dire de les déléguer à d’autres êtres humains.

Cette étrange utopie est aujourd’hui réalité. Dans Comment j’ai sous-traité ma vie (Allary Éditions) le journaliste Nicolas Santolaria raconte sa quête pour en faire le moins possible en s’appuyant sur les nouveaux « cyber-valets » du quotidien. L’idée lui est venue après avoir lu un article sur un informaticien qui avait automatisé toutes les tâches qui lui prenaient plus de 90 secondes. Après tout, écrit-il, « pourquoi ne pas pousser encore plus loin cette logique en sous-traitant la totalité des dimensions les plus ingrates de mon quotidien, pour me concentrer sur les moments nobles, les instants de plaisir délicieux, et finir ainsi détaché des contingences, tutoyant le pur essentiel ? »

 

Pourquoi il y aura toujours des coiffeurs dans le futur

Pour Fourastié, « le tertiaire type [est] par définition l’activité dans laquelle le progrès technique a peu ou pas d’influence ». Prenez le coiffeur : il ne coiffe pas plus vite en plein cœur des Trente glorieuses qu’un siècle plus tôt. Sa méthode de coiffure n’a pas substantiellement évolué entre les années 1950 et le mois de mai 2018. Un bon critère pour reconnaître le tertiaire est d’ailleurs que sa productivité est là même partout sur la planète : à New York, à Villefranche-sur-Saône, à Dubaï comme dans la Silicon Valley, on coiffe à la même vitesse. De manière symptomatique, l’exemple fétiche de Fourastié est aussi évoqué dans un article très détaillé du Monde sur les métiers que l’intelligence artificielle ne remplacera pas. Selon ce reportage, les clients des coiffeurs ne sont tout simplement pas intéressés par les innovations capillaires, qui d’ailleurs sont très peu nombreuses.

La faible productivité de nombreux métiers et notre envie intacte voire croissante d’en bénéficier (nous allons probablement plus souvent chez le coiffeur qu’à l’époque de Fourastié, sans parler du restaurant et des loisirs) explique que les emplois peu qualifiés des services aient explosé ces vingt dernières années en France alors que l’industrie reculait sous le double effet de la mécanisation et des délocalisations. Selon Patrick Artus, économiste en chef de la banque Natixis et la journaliste Marie-Paule Virard, auteurs de Et si les salariés se révoltaient ? (Fayard) « on constate que la structure des emplois se déforme au détriment de l’industrie et en faveur d’emplois de services peu sophistiqués » dans le pays. S’il se crée des emplois très qualifiés et productifs dans les nouvelles technologies, la finance ou les services aux entreprises, il s’en crée encore plus de peu qualifiés, peu productifs et mal rémunérés « dans la distribution, l’hôtellerie-restauration, les transports, les loisirs et les services à la personne », de sorte que ces emplois de service représentent près d’un job sur trois en France (28% du total).

Or de manière contre-intuitive, les auteurs notent que le numérique contribue à ces créations d’emploi peu qualifiés des services. Revenant sur le cas des ouvriers Whirlpool dont l’usine d’Amiens, terrain d’affrontement des candidats de l’entre deux tours de l’élection présidentielle, a été menacée de délocalisation puis reprise avec une baisse d’effectifs, alors qu’un entrepôt logistique d’Amazon a ouvert sur le même bassin d’emploi, les auteurs en concluent que « partout en Occident, les agents logistiques [d’Amazon] prennent le pas sur les soudeurs [de l’industrie] ! » Longtemps assénée comme une loi de la physique, la théorie du déversement de la main d’œuvre vers de nouveaux secteurs plus productifs est invalidée par la réalité économique récente. « […] Aujourd’hui, cette théorie ne fonctionne plus, écrivent Patrick Artus et Marie-Paule Virard. C’est même tout l’inverse qui se produit. Les emplois détruits dans l’industrie et les services à l’industrie sont remplacés massivement par des emplois dans les services domestiques, moins productifs, moins bien payés et moins protégés que les emplois détruits, d’où la baisse du niveau de gamme des emplois et du niveau de vie. »

Pour les auteurs, « cette évolution improbable signifie que nous nous sommes collectivement trompés » en fantasmant la montée en gamme généralisée de l’Occident :

« L’industrie traditionnelle a bien migré des pays de l’OCDE vers les pays émergents comme la plupart des experts l’anticipaient. En revanche, les pays de l’OCDE ne se sont pas spécialisés dans l’industrie haut de gamme, les services aux entreprises complexes et les nouvelles technologies, mais dans les services domestiques peu sophistiqués, ce qui a provoqué un net recul du niveau de gamme des emplois. »

 

Human as a service, ou le mythe de l’innovation technologique

Alors que les experts nous refont le coup de la « montée en gamme » des emplois et de la robotisation heureuse sous l’effet du remplacement des tâches routinières par les machines, les algorithmes et l’intelligence artificielle, les constats qui remontent du terrain sont plus équivoques. La robotisation et l’automatisation de nombreux secteurs (transports, banque de détail, grande distribution, santé) supprimeront nécessairement des emplois humains qu’une machine peut assurer à des coûts d’investissement supportables, comme l’attestent plusieurs rapports récents, dont celui de France Stratégie et celui du mathématicien et député LRM Cédric Villani récemment remis au gouvernement. Mais par ailleurs cette évolution « renforce la bipolarisation du marché du travail », écrivent Patrick Artus et Marie-Paule Virard, c’est à dire qu’elle prolonge la tendance à créer des emplois de service peu qualifiés en remplacement et en compensation des emplois détruits ou impactés. Le numérique, constatent les auteurs, « bien qu’étant une innovation de rupture […], ne présente pas aujourd’hui dans les pays de l’OCDE les caractéristiques d’une révolution industrielle dans la mesure où il ne crée aucune dynamique du marché du travail favorable à la croissance. Au lieu de créer de nombreux emplois nouveaux, il contribue à la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. »

Ce décalage immense entre les espoirs qu’ont fait naître les nouvelles technologies et le constat statistique d’un certain retour en arrière est également mis en avant par Jeremias Prassl, juriste et auteur de Human as a service, selon lequel « si beaucoup des technologies derrière les applis et les plateformes de l’économie à la demande sont authentiquement innovantes, en ce qui concerne l’emploi, nous devons faire attention à ne pas prendre pour argent comptant l’affirmation du secteur selon laquelle il a réinventé le travail tel que nous le connaissions. » Travail à la tâche sans engagement de la part de l’employeur, recours à de larges populations en sous-emploi, achat et entretien des outils de travail par le travailleur lui-même… « Pour autant qu’il s’agisse d’emploi, l’innovation dans l’économie à la demande est un mythe ». Ce qu’on prend la plupart du temps pour de l’innovation technique est en dernière instance du travail humain « littéralement caché derrière la technologie moderne ». Quant à l’économie française, elle ressemble de plus en plus à une rencontre improbable entre l’imaginaire futuriste et techno-optimiste de la Silicon Valley et les petits jobs précaires de services domestiques décrits par Florence Aubenas dans son enquête Le Quai de Ouistreham. Dans cet ouvrage qui connut un grand succès, la journaliste s’était essayée à la recherche d’emploi dans le bassin de Caen en trafiquant son CV pour ne présenter aucune qualification. C’était en 2010, soit juste avant l’explosion de l’économie de plateforme, qui n’a fait qu’accélérer et renforcer le phénomène.

Une gueule de bois économique que ce bon vieux Fourastié avait vue également venir lorsqu’il écrivait que dans la civilisation future, « le quasi-utopique se mêle au quasi-décevant ». Pour l’économiste, la fin du travail était une utopie peu probable, non seulement parce que de nombreuses tâches, intellectuelles comme manuelles, ne seraient probablement toujours pas automatisées, mais qu’il faudrait en plus continuer à travailler pour les produire (pensez au coiffeur) ou pour se les offrir (pensez à votre bullshit job dont le salaire vous permet d’aller chez le coiffeur).

En 2030, j’irai toujours chez le coiffeur, et il n’y aura probablement toujours pas d’IA dans ses ciseaux. On parie ?

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