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On ne vous le cache pas, on a découvert Aurélien Fache au détour de recherches sur le monde merveilleux de la SexTech. Obsessionnel des API, il a fait parler de lui l’année dernière avec une expérience lunaire : In Bed with Thomas Pesquet, un sextoy qui vibre au survol de la France par l’ISS où résidait notre astronaute national. Mais avant cela, Aurélien est surtout un vétéran du web, qui a connu les débuts de Caramail, Dailymotion, Netvibes et a co-fondé le précurseur OWNI. Depuis, il a délaissé les startups pour Arte, où il est “Créative Tech”, et pour des collaborations artistiques autour d’objets hybrides qu’il prototype et documente au quotidien. D’un sextoy alimenté par un flux Twitter au chat mécanique qui l’avertit quand son bus arrive en passant par un distributeur de bonbons à podcasts, Aurélien aime les détournements, absurdes et joyeusement inutiles. KMF a rencontré cet “API artist” passionné de science-fiction pour parler de son nouveau dada : le LSD (le surnom de la réalité augmentée).

Hello Aurélien. C’est quoi un « API artist » ?

 

C’est un titre que j’ai inventé, qui symbolise le fait que tout est data, tout peut être « APIsé ». Mon obsession, c’est de tout interfacer et de dépasser les limites de l’écran. Grâce à Arduino, à la connectivité, et bien sûr aux API, on peut s’emparer de la tech pour altérer notre réalité. D’une certaine manière, se dire API artist, c’est aussi traduire l’idée que l’on peut perpétuellement apprendre.

 

Comment as-tu commencé à bosser dans le web ?

 

Tout a commencé quand je me suis fait virer de mon premier job. Il faut dire que le phénomène des « bullshit jobs » n’est pas récent ! (rires) J’avais fait médecine, je n’étais pas prédestiné à ce monde là. Ma mère est informaticienne, mais je n’ai pas commencé à coder à 10 ans, je laisse ça aux amateurs de storytelling ! Mon premier job, c’était dans une banque. Ensuite je suis entré chez Multimania où je me suis formé en tant que développeur, dans les années 2000. J’ai vécu la fin de la bulle, on allait à des séminaires en jet privé et un an après, on y retournait en car ! A l’époque, les développeurs n’avaient pas aussi bonne presse, et il fallait coder pour discuter sur Internet. J’ai vu l’arrivée des blogs, le début du web 2.0.

 

C’est à ce moment là que tu as rejoint Dailymotion ?

 

Oui, j’ai rencontré le co-fondateur de Dailymotion, Olivier Poitrey, qui est aujourd’hui directeur de l’engineering chez Netflix. J’ai participé aux débuts de Dailymotion, qui n’était à l’époque qu’une idée très simple : partager des émotions journalières, d’où son nom. Je suis resté six mois, puis j’ai fait un tour du monde où j’ai passé beaucoup de temps à lire, notamment de la science-fiction. Cette passion m’est venue sur le tard, j’ai commencé à lire Philip K. Dick à 25 ans.

 

En quoi la science-fiction t’inspire dans tes expérimentations ?

 

Pour moi, la valeur de la science-fiction, c’est sa capacité à ouvrir la voie à des futurs. Ce n’est pas LE futur, mais UN futur. Il n’y a pas de prophétie auto-réalisatrice, même si ça alimente l’imaginaire de tous les géants de la tech. Par exemple, Neal Stephenson a une influence majeure. Avec Snow Crash, le bouquin de chevet du directeur technique de Facebook, il a inventé le métaverse, ce monde virtuel vers lequel Facebook tend avec l’Oculus. C’est aussi l’inspiration derrière Google Earth, qui a été créé par John Hanke, le fondateur de Niantic à l’origine de Pokémon Go. Et aujourd’hui, Stephenson est chief futurist de Magic Leap, la startup qui a levé 2 milliards pour développer son casque de réalité augmentée.

 

Justement, est-ce qu’il n’y a pas un risque à voir se réaliser les scénarios les plus flippants de la science-fiction portés par des passionnés qui en ont les moyens ?

 

Je pense qu’on a besoin de créer des futurs invivables justement pour les éviter. Et puis de l’autre côté, il y a aussi les utopies, avec le solarpunk par exemple autour des énergies renouvelables. C’est sûr que pendant qu’on reproche à Google de s’être vautré avec les Google Glass, on ne réalise pas que les mecs sont déjà en train de penser leurs boîtes à l’ère post-smartphone, à l’ère des lentilles. Et ce n’est pas seulement les fondateurs des GAFA, dont on parle beaucoup, mais toutes les équipes techniques, les investisseurs comme Marc Andreessen… On a l’impression qu’ils ont vingt ans d’avance et nous, vingt de retard ! Les mecs sont des fous furieux de science-fiction, et il n’y a pas d’équivalent en France.

 

Dans les domaines de l’AR et de la VR, comment les startups françaises se positionnent aujourd’hui ?

 

Niveau hardware, c’est fini, les GAFA investissent déjà trop. La plus value est dans la plateforme. Comme pour le smartphone, ils vont ouvrir des plateformes où on peut être très bons en produisant des contenus et de l’expérience, comme dans l’édition de jeux vidéos. C’est pareil sur l’IA, je ne suis pas un spécialiste mais il n’y a qu’à voir les budgets R&D et les talents de la recherche qu’ils attirent. Dans la VR, ouvrir des plateformes c’est la seule condition pour que les usages se développent. Reste à savoir qui aura la plus grosse part du gâteau…

 

Côté usages, lesquels te paraissent les plus aboutis aujourd’hui ?

 

Ça dépend de quoi on parle. Il existe plein de type de VR et d’AR. Aujourd’hui Mark Zuckerberg dit qu’il aurait 1 milliard de personnes dans son metaverse de VR mais clairement la direction B2C n’est pas la meilleure. Dans ce domaine, il y a tellement de choses à faire dans le B2B, comme par exemple optimiser la formation. Un simulateur de vol, par exemple, coûte un million et avec la VR on en trouve à 5000 euros. On va pouvoir utiliser des simulations imaginées par ordinateur qui te permettent de répéter un geste dans des contextes différents, et s’adapter à ton niveau d’apprentissage pour complexifier l’expérience.

Si on va plus loin, on peut même parler de convergence entre l’AR, la VR et le contextual computing. Le futur des réalités virtuelle et augmentée c’est les cinq sens, et c’est Hugo Barra, en charge de la VR chez Facebook qui le dit. Ils bossent sur la notion d’immersion, au sens où on va solliciter la vue, mais aussi l’odorat, le toucher même le goût…

 

Ce dont tu parles en est encore au stade de la recherche, mais qu’est-ce qui est aujourd’hui concrètement faisable ?

 

Il existe déjà des prototypes avancés, comme les combinaisons haptiques qui se vendent sur Kickstarter. Après, c’est vrai qu’on en est encore aux années 90 de la VR et de l’AR. D’ailleurs, les deux termes ne sont pas encore stabilisés et ils sont parfois considérés comme antinomiques alors qu’à terme, ils vont fusionner. On a encore 20 ou 30 ans de développement devant nous.

 

Ton travail n’est-il pas justement de défricher ces usages encore méconnus ?

 

Tout à fait, par exemple j’ai écrit un court métrage où j’aborde différemment la question de la réalité augmentée. Par ce terme, on sous-entend l’ajout d’éléments dans la réalité, alors que pour moi, c’est une manière de remodeler sa réalité, pour le meilleur comme pour le pire. Avec la « full AR » de Michael Abrash, le chief scientist d’Oculus, on pourra agir sur la réalité pour la révéler, l’augmenter ou la diminuer. Si je suis dans une soirée et que l’environnement sonore est trop bruyant, je pourrais l’adapter. Si le matin, tout le monde fait la gueule dans le métro, je peux faire en sorte que tout le monde sourie ! Ma vision c’est qu’on aura des lentilles de contact pour remodeler notre réalité à notre guise.

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C’est finalement la continuité de la personnalisation permise par les données, jusqu’à celle d’une réalité commune à tous. Mais tu parles aussi de “réalité éclairée” ?

 

l faut que cela serve un propos bien sûr, mais c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis un inconditionnel de l’AR ou des API, ce sont des outils qui démultiplient les possibilités de créer. Par exemple, des artistes imaginent utiliser l’AR pour filtrer les pubs dans l’espace public, ou bien pour remplacer les marques filles par les marques mères dans les magasins.

Dans le fact-checking aussi par exemple, pendant un débat télévisé, le nez du politique qui ment pourrait s’allonger quand il parle.

On peut aussi parler de design critique, avec l’human API par exemple. Je bosse actuellement sur une expérience qui me permet de commander automatiquement un VTC quand je suis bourré, en mesurant mon taux d’alcoolémie avec un bracelet connecté à l’API de Uber. C’est la “legofication du web”, qui te permet de développer des MVP en quelques mois, au lieu de développer tout le produit par toi-même.

 

Tu aimerais voir tes expériences commercialisées ?

 

Non, je ne suis pas là pour vendre. Je suis là pour prototyper, pour m’inventer mon propre présent. Depuis quatre ans, je documente ce que je fais mais je je le fais pour moi. Je suis un newbie, ça me passionne parce que c’est loin du monde startup, qui ne me nourrit pas. Il faut que les développeurs bossent avec des artistes, qu’ils s’inspirent de la science-fiction. Le meilleur moyen de prédire le futur c’est de le faire, et les GAFA l’ont bien compris.

 

Pour les utilisateurs, cela signifie apprivoiser la tech comme tu le fais ?

 

Ce que je défends, c’est que les utilisateurs prennent du recul sur les outils et la manière dont ils sont faits. Qu’ils apprennent à avoir un usage raisonné et critique des outils, parce que derrière il y a toujours l’humain. Il ne faut pas l’oublier. Ce n’est pas Facebook qui a créé les fake news, ce sont les humains derrière. S’informer à 100% sur Facebook, c’est d’un triste. Facebook reste un outil, puissant certes, mais il faut prendre le temps de le paramétrer. D’ailleurs, les réseaux sociaux sont à l’image des humains, avec le pire et le meilleur. Il ne faut pas faire passer ces outils pour autre chose que ce qu’ils sont.

Buckminster Fuller disait : “on ne change pas les choses en combattant ce qui existe, pour changer les choses, il faut construire un nouveau modèle qui rendra l’ancien obsolète. » J’ai contribué à OWNI avec cette idée qu’avoir une certaine maitrise de l’outil permet de proposer une alternative. On ne venait pas du monde médiatique. C’était précurseur en France de mettre au même niveau des designers, des développeurs et des journalistes au sein d’une rédaction. Il fallait créer des objets journalistiques nouveaux, et on a appris énormément. Notre credo, c’était de s’approprier les outils techniques pour raconter quelque chose.

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