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Antoine Amiel est un entrepreneur qui a déjà un peu de bouteille dans l’écosystème. Enfant du sérail, il a fondé en 2013 Learn Assembly, une startup dont le modèle oscille entre une plateforme de formation aux compétences numériques et une activité de conseil en innovation pédagogique, et organise la conférence French Touch de l’éducation. En cinq ans, il a pu questionner la transformation numérique des organisations en long, en large et en travers, à grand coups de méthodes agiles. Problème : l’avènement d’une « startup nation » tricolore, il en doute. Comme du parcours d’entrepreneur, des codes de la culture startup dans lesquels il baigne depuis ses bureaux du Sentier, de la place des startups en France. Pas farouche et soucieux de cultiver ses paradoxes, il porte un regard critique et réflexif sur cette « jungle », surpeuplée et plus si sauvage, qu’est devenu l’écosystème startup.

Hello Antoine, la première fois que nous nous sommes rencontrés, tu m’as confié ne plus te reconnaître dans la “culture startup”. Pourquoi ?

C’est vrai. Ces derniers temps, j’ai la sensation que les gens qui sont le plus à fond dans la culture startup ne sont pas des entrepreneurs. Pour moi, ce sont surtout des individus dont les intentions sont variables qui portent des discours sur les startups, mais ne sont pas des startupers. Comme si la culture startup devenait une sorte d’appel d’air sociétal dans lequel chacun projette ses propres besoins et ses propres manques.

Tout le monde a besoin de créativité, de renouvellement dans ses pratiques et la startup intervient pour combler ce manque. Parce que les employés ont des postes très formatés avec une hiérarchie et une bureaucratie forte. Ils se rendent compte que le monde est en train de bouger, qu’il est possible de créer des organisations un peu plus à leur image, à taille humaine et d’en vivre correctement. C’est la nostalgie d’une autre forme de travail qui arrive.

Plus généralement, on vit dans une société négative, souvent critique, là où la culture startup est une culture de l’enthousiasme permanent, du “on peut changer le monde”. Et si ça ne marche pas, on pivote… Forcément cette profonde naïveté la rend facilement détournable. C’est surtout frappant dans les médias.  

 

C’est-à-dire que les startups bénéficient d’un “totem d’immunité” dans les médias ?

Oui, après tout pourquoi les journalistes parlent autant des startups ? Clairement, le nombre d’articles sur les startups me parait disproportionné au regard de ce qu’elles pèsent vraiment dans l’économie et de ce qu’elles créent comme emplois. Pourtant on en parle partout. C’est bien sûr pour pouvoir véhiculer une actualité positive de l’économie. Pour porter un discours qui ne soit pas plombant, mais paillette, avec des robots en prime. Et puis, je pense qu’il y a une projection de la part d’une génération de personnes qui ont la cinquantaine et qui se disent “si j’avais 25 ans aujourd’hui, je monterais une startup”. C’est un peu la nostalgie de ne pas être né à la bonne époque.

 

« Si tu n’as pas pu créer une startup… tu es immédiatement rétrogradé en seconde division de l’entrepreneuriat. »

 

Le startup washing n’est pas l’apanage des médias, mais aussi des pouvoirs publics et des grandes entreprises…

Bien sûr, parce que ça renvoie une belle image de l’entrepreneur. L’entrepreneur, ce n’est pas l’exploitateur, le salaud qui va tirer sur les ouvriers avec la gendarmerie. Ce n’est pas non plus le patron grisonnant d’une PME. Ce sont des jeunes frais, qui ont 30 ans, qui sont cools et spontanés. Ils sont plus accessibles en termes d’image, ne portent pas de costume cravate. Ils véhiculent une image friendly de l’économie. Mais l’économie française ne va pas au même rythme. Du coup les entreprises pratiquent le startup washing pour faire de la “rétention de talents”. Elles organisent des Safari Startups, des Learning Expeditions, des programmes d’intrapreneuriat qui sont en fait des programmes de récréation managériale.

On suspend le management le temps de ces programmes. Il n’y a plus de cadre hiérarchique strict. Parfois il y a des vrais projets, mais on ne créera pas de startups internes tant que les salariés ne seront pas actionnaires des boîtes. Ils ne seront jamais des entrepreneurs tant qu’ils n’auront pas 10 % du capital. Ils resteront de super-chefs de projets.

 

« On est enfermé dans le mythe dangereux de la scalabilité. »

 

Tu as fondé LearnAssembly en 2013. Comment as-tu vu évoluer la culture au sein même de l’écosystème startup en France ?

Une des erreurs qui a été faite est d’avoir cédé à la pensée unique en assimilant toutes formes d’entrepreneuriat au modèle de la startup. En faisant cela, on oublie quelque chose, on donne l’impression que la startup est devenue un synonyme d’entrepreneur. Alors que la startup n’est qu’un mode d’entrepreneuriat. Il y a l’entrepreneuriat familial, la SCOP, l’agence… Plein de manières d’entreprendre. Or, aujourd’hui, on donne souvent l’impression que si tu entreprends ailleurs qu’en startup, tu as échoué. Mis à part en créant une agence ou une boîte de conseil. Pour le reste, c’est considéré moins glamour et donc moins valorisé socialement. Si tu n’as pas pu créer une startup… tu es immédiatement rétrogradé en seconde division de l’entrepreneuriat. D’ailleurs, l’article de Naddymess dit bien cela, en ironisant sur une startup rétrogradée au rang de PME. C’est exactement ça ! Selon moi, on a oublié quelle était la motivation première à devenir entrepreneur. Selon tes motivations tu peux t’orienter vers telle ou telle forme d’entrepreneuriat. Choisir une boîte qui est à ton image.

 

Cela relève de l’obsession idéologique à ton sens ?

Oui. On est enfermé dans le mythe dangereux de la scalabilité. C’est comme si les acteurs de l’investissement avaient exercé une telle influence intellectuelle qu’ils ont réussi à orienter toute une génération d’entrepreneurs vers des modèles qui peut-être ne leur correspondent pas. Je ne compte plus le nombre de fois où je rencontre des startupers et que la première question qui est posée, c’est : “tu as levé combien ?”. Nous, on n’a pas du tout levé. On est autofinancé depuis le début par choix, et on est rentable avec 30% de croissance par an depuis 4 ans. Mais la réaction c’est : « Ah ! Ta boîte était trop merdique pour que les VC s’intéressent à toi.  Tu n’es pas assez sexy, pas assez VC-compatible, pas assez scalable. Ton business model n’est pas assez bien. » C’est devenu un jugement de valeur. Comme s’il n’existait pas de boîtes au modèle hybride. On pourrait aller plus vite si on levait, mais est-ce qu’on aurait une croissance viable ? Je ne pense pas.

 

Au quotidien, on te demande donc de te positionner vis-à-vis de cette doxa ?

Il y a une pression idéologique qui est forte, et disons-le, très parisienne. Chez Learn Assembly, on a une culture très startup dans le sens où on fait du lean, on adopte des méthodes agiles. Une partie de notre modèle est scalable avec une plateforme de contenus de formations, c’est la moitié de notre CA. L’autre moitié concerne une activité de conseil en innovation pédagogique et d’apprentissage sur-mesure. On s’est rendus compte que nos contenus de formation sur étagère ne répondaient pas forcément aux besoins de toutes les entreprises. Et je n’avais pas envie de vendre un produit pour le vendre, j’avais envie de répondre à un besoin client. Et parfois un cela demande de faire du sur-mesure, de comprendre son contexte et sa réalité.

 

« Les entrepreneurs ont une grande plasticité, ils s’auto-forment vite. »

 

Comment t’es-tu retrouvé à monter ta startup ?

J’ai un parcours de khâgneux, j’ai fait des lettres et de la philosophie. Puis je suis entré en école de commerce pour avoir le plus de débouchés possibles. Là-bas, je me suis intéressé aux startups, au web et à l’éducation. Puis j’ai monté Learn Assembly en 2013. Je crois que ce qui m’intéressait dans le monde des startups, c’était la liberté, l’indépendance. Le fait de pouvoir voir le résultat de ses actes, mais aussi s’affranchir de l’asservissement du travail, ne pas trimer pour enrichir des hedge funds du Colorado. Quitte à enrichir quelqu’un, autant que ça soit moi. L’argent n’a jamais été ma motivation principale, mais c’en est une parmi d’autres. Si j’ai envie de tenter un truc et de me planter, je me dis que je peux le faire. Il ne faut pas se leurrer, entreprendre n’est pas ouvert à tous, beaucoup de gens ne peuvent pas entreprendre car ils ont des loyers à payer et des gamins à nourrir. L’argent achète aussi les conditions d’une certaine liberté.

 

« On nous le vend comme le seul segment de l’économie où tu peux te lancer sans thunes et sans expériences. »

 

A partir de là, tu as suivi le parcours classique du startuper. Est-ce qu’il est possible aujourd’hui de s’en émanciper ?

Le parcours des startups est le même pour tous. Tout le monde va dans les même meetups, fait les même concours. Tu sors d’école de commerce, tu veux lancer ta boîte, donc tu fais la tournée des incubateurs parisiens et tu networkes à fond pour t’imprégner des codes de l’écosystème, parler le même langage et construire ton réseau. Mais on le fait aussi pour apprendre les uns des autres, car la culture startup est aussi une culture du peer-mentoring, de l’apprentissage informel permanent. Les entrepreneurs ont une grande plasticité, ils s’auto-forment vite. Les startups utilisent de l’informel, du réseau, des contenus gratuits…

 

« On se dit que l’entrepreneuriat est peut-être la dernière chose qui peut marcher. »

 

Il y a donc du bon dans tout cela. Qu’est-ce qui est précieux à tes yeux ?

Ce qui est très positif dans la culture startup, même si on est d’accord pour dire qu’elle a pris trop de place, c’est que l’on n’a plus besoin de se travestir pour aller au travail. Il y a une certaine authenticité entre qui tu es dans la vie et qui tu es au travail. J’aime bien me dire que je ne vais pas me déguiser.

Et puis il faut sérieusement se demander pourquoi les startups et le numérique attirent autant les jeunes. On nous le vend comme le seul segment de l’économie où tu peux te lancer sans thunes et sans expériences. Il y a 20 ans, quand tu souhaitais monter une entreprise, c’était très limité. Aujourd’hui grâce à l’économie numérique, tu peux créer un produit et un service en acquérant des compétences très facilement car il y a moins d’asymétrie de l’information. Les réseaux sont plus accessibles. Auparavant le monde des affaires était un monde très fermé. C’est encore le cas aujourd’hui dans le monde du CAC40, celui d’un certain entre-soi. Les startups ont un peu fait voler ça en éclat. Il y a un entre-soi dans le monde du web, c’est sûr, mais je crois que beaucoup plus de monde peut y entrer.

 

Pour certains même, nous devrions tous aller dans cette voie, c’est le fameux “tous entrepreneurs”. Qu’en penses-tu ?

Encore une fois, mettons-nous dans la peau de ceux qui dispensent ces messages là. Quand l’État dit : « Tous entrepreneurs ! », c’est parce qu’il y a un chômage massif et que l’on essaye de vendre l’entrepreneuriat comme le renouvellement du mythe républicain et de l’ascenseur social, qui est franchement en panne. On se dit que l’entrepreneuriat est peut-être la dernière chose qui peut marcher.

 

« Le monde des startups dans Paris est un micro-microcosme. »

 

Pour autant, les pré-requis sont bien ancrés, et la diversité dans les startups reste un mirage…

Oui, d’autant plus que je pense que le problème de diversité dans les startups n’est pas tant lié à la mentalité des entrepreneurs mais à des facteurs socio-économiques. Il faut dire les choses comme elles sont. Quand tu es entrepreneur, au début tu ne gagnes pas d’argent. Donc soit tu as des parents pour t’entretenir, soit tu as un job à côté. De fait, c’est inégalitaire. Les startups sont inégalitaires. Il faut avoir fait les bonnes écoles et les bons incubateurs. Et avoir de quoi vivre pendant un an ou deux. Tout le monde ne peut pas se le permettre. Donc il y a ce plafond de verre financier et social, qui n’a rien à voir avec l’état d’esprit ou la volonté individuelle.

 

C’est finalement l’image d’une confrérie, où l’entre-soi est la condition de l’entraide ?

Oui, pour moi les startups sont une nouvelle corporation. Au XVIe siècle il y avait les ébénistes, aujourd’hui ce sont les startups. Sauf qu’avant la corporation était de métier, elle servait un objectif économique et de transmission. Maintenant, on parle de communauté. Dans la vie de communauté, il y a un partage de valeurs et de culture. Ce tribalisme numérique est fort, et effectivement, très techno-centré et parisien. En réalité, on vit dans un microcosme culturel. Déjà Paris est un microcosme. Donc le monde des startups dans Paris est un micro-microcosme. Les médias que l’on lit, les conversations que l’on tient, tout cela constitue un biais de confirmation permanent.

 

« Le modèle de la startup ne reflète donc pas les besoins macroéconomiques de la France. »

 

On voit des voix s’élever contre un écosystème devenu monoculture. Penses-tu que c’est un bon signe ?

Oui, à ceci près qu’on reste encore dans un discours du : “je vous l’avais bien dit !”. C’est le retour des conservateurs. On a vu ça avec les Moocs, qui dans leur forme actuelle ne fonctionnent pas bien et sont souvent critiqués. Mais ce sont surtout nos grilles de lecture pour comprendre le phénomène Mooc qui sont inadaptées. Par exemple, on continue à calculer le taux de complétion d’un Mooc alors que ce critère n’a aucun sens, il n’est pas adapté à des adultes en auto-formation. Avec les startups, c’est pareil, on dit qu’elles lèvent plein d’argent mais se plantent. D’une certaine manière, les conservateurs sont en train de gagner le discours intellectuel. Ils cherchent à pointer du doigt que les startups ne sont pas un phénomène de société mais une simple mode. Or je suis convaincu que c’est faux. Certes il est monté en épingle et exacerbé, mais c’est un phénomène de société.

 

Pour autant, on sent bien que ce mode d’entrepreneuriat s’est imposé alors que les retombées économiques des startups sont encore dérisoires.

Oui. Les startups ça représente 0,5% des entreprises en France. Il ne faut pas oublier que c’est une niche. Il y a des dizaines de boîtes en France avec un bon chiffre d’affaires et dont le patron ne trouve pas de repreneur au moment de la retraite. Quels sont les véritables enjeux de la France aujourd’hui ? C’est de redonner de l’attractivité à des territoires, de renouveler les bassins d’emplois. Le modèle de la startup ne reflète donc pas les besoins macroéconomiques de la France.

 

Selon toi, pourquoi ces enjeux sont-ils passés sous silence ?

La France est un pays où des parisiens font plaisir à des parisiens. Il faut arrêter. Aujourd’hui la BPI (et c’est son droit) trouve ça mieux de faire des pass FrenchTech plutôt que de s’occuper du désenclavement numérique en Corrèze. Mais ce n’est pas un besoin primaire. Bien sûr en mettant de l’argent dans l’économie numérique, ça crée de l’attractivité et des investissements étrangers. Mais ce n’est pas la question. Le vrai sujet, c’est comment réconcilier une société coupée en deux. Une France périphérique exclue du numérique et des gens qui sont dans le cosmopolitisme, la mondialisation, qui parlent 3 langues et ont fait des écoles de commerce ou d’ingénieurs. La France périphérique de Christophe Guilluy, on est en plein dedans. Nous, on le vit avec nos clients. Il y a un fossé entre le siège et le terrain. Les gens rejettent le numérique parce qu’ils ont la sensation qu’on leur impose des choses superflues, venues de Paris, en totale déconnexion avec leur réalité.

 

Selon toi, pas de salut dans la startup nation ?

Je ne crois pas du tout à la startup nation. Et ce pour une raison qui est purement géopolitique : la startup nation est israélienne. Or, Israël, c’est tout petit. Et il n’y a pas de marché national. Elle est obligée d’exporter. Les entrepreneurs sont obligés de penser des solutions exportables. Ils ont accepté de faire venir plein d’étrangers et de faire du transfert de technologies. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes, parce que la valeur n’est pas répartie et reste entre les mains de multimillionnaires à Tel Aviv. Il y a une concentration du capital qui est problématique. Et quand les startups prennent trop d’importance dans le discours ambiant, ça entraîne une concentration trop forte du capital. On le voit aux États-Unis, où le capital est de plus en plus concentré entre les mains des milliardaires de la tech. On explique que de ce capital généré, il va y avoir des externalités positives. Ou que ça va ruisseler. Je ne suis pas économiste, mais on sent bien que ça ruisselle dans le même monde. Les entrepreneurs qui ont fait des millions réinvestissent dans des entrepreneurs qui vont faire des millions. En fait, c’est une monoculture. Le monde des startups est une serre, mais ce n’est pas une forêt.

Vous trouvez que la Startup Nation est un vocable de langue de bois ou au contraire une réalité tangible?

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