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C’est le leitmotiv de l’année 2017 : la France aurait (beaucoup) trop d’accélérateurs et d’incubateurs par m2. Mais qu’est-ce qui fait qu’un ensemble d’accélérateurs sur un territoire donné bénéficie ou pas à l’écosystème tout entier ? KMF vous entraîne dans les limbes des théories de création de valeur, appliquées aux accélérateurs.

Qui se souvient encore de l’époque où l’ouverture d’un incubateur « non Allègre » était un événement ? Du froncement de sourcil du journaliste à l’évocation du mot “fablab” ou, pire, “biohackerspace” ? Dieu merci, cette longue période de lutte dans l’ombre est derrière nous !

En 2017, les accélérateurs ont remporté la bataille médiatique : YC et Techstars aux US, Numa et The Family en France, ont imposé le mot tant dans le langage courant que dans le parcours type d’une startup qui se respecte. Pragmatique et ciblé, le modèle permet de mettre pied sur terre ferme dans un système dont le principe premier est l’incertitude. 

Si son intérêt sur le papier paraît incontestable, quid de la valeur qu’apporte un accélérateur donné aux startups d’un écosystème donné ? Comment les accélérateurs font-ils système et comment ce système contribue-t-il à l’écosystème dans son ensemble ?

Prise de participation, un critère fondamental

 

Lorsqu’on entend parler d’accélérateur, il faut la plupart du temps comprendre “structure d’accompagnement”. Accélérateurs, incubateurs, startups studio et même quelquefois espaces de coworking : la ligne de partage est pour ainsi dire inexistante.

Et de « structures », il y a pléthore, sans aucun doute. Paris revendique plus de 100 000 m2 d’accélérateurs labellisés PIA, les écoles sont toutes équipées de leur structure d’accompagnement, rares sont les grands groupes qui ne se lancent pas en standalone ou en partenariat avec un opérateur de marché.

La raison de ce flou artistique est politique. Dans la course à la première place dans le palmarès des Startup Nations, la structure d’accompagnement se présente comme la pièce maîtresse de l’attractivité d’un écosystème, par exemple dans le cadre de l’excellent programme French Tech Ticket.  

Quid des vrais accélérateurs ? Une passage en revue des accélérateurs fondateurs et / ou iconiques fait ressortir un et un seul critère distinctif : la prise de participation. Autrement dit, une structure d’accompagnement n’est un accélérateur que dans la mesure où elle partage ne serait-ce qu’une partie du risque avec les fondateurs et les investisseurs.

Dès lors, on retombe sur des chiffres bien plus humbles : 98 accélérateurs au plus selon la BPI (sur 215 structures “sérieuses” au total), une centaine “dont la moitié en région parisienne” d’après Etienne Krieger, Directeur scientifique du Centre d’Entrepreneuriat d’HEC Paris.

Il reste qu’on n’y voit pas plus clair quant à ce qui distingue un accélérateur d’un autre. Car le sujet est moins quoi et combien, mais pourquoi et comment ? Quelle est sa philosophie d’accompagnement, son objectif final ?  

Les accélérateurs ont aussi leur Term Sheet, leur DirCom…

 

Limitons. Grosso modo, il y a deux modèles principaux :

  • Les structures qui ne jurent que par les levées de fonds. Ce n’est pas qu’elles laissent de côté le mentoring, les events et, pour les moins créatives, les compétitions de pitchs, mais leur but premier est de prendre la startup par la main et de l’amener vers la meilleure levée de fonds possible, la valo la plus juste (ce qui ne veut pas dire la plus grosse), la term sheet la plus équilibrée. Souvent, leur business model et leurs incitations financières sont alignés avec cet objectif. Le modèle, c’est bien-sûr Y Combinator, dont l’une des motivations était de se poser en avocat, mercenaire et syndicat des startups de la Vallée face à des financiers souvent conservateurs et psychorigides.

 

  • Celles qui mettent le paquet sur l’accompagnement, le mentoring, les programmes business et technique : leur objectif est de fournir la meilleure infrastructure, financière et non financière, pour favoriser le développement de business profitables et résilients. Le modèle, c’est plutôt Techstars, dont Bertier Luyt, directeur de Techstars Paris, explique ici les principes et les différences avec un YC. Leurs incentives ne sont pas uniquement financiers et se traduisent par des objectifs immatériels : constitution de communauté, co-investissement, collaboration avec des grandes entreprises ou l’Etat, etc.  

 

Il ne s’agit pas ici d’une “ligne” de partage, mais plutôt d’un espace dont les n dimensions représentent autant de facteurs qui déterminent la proposition de valeur d’un accélérateur donné.

La proposition de valeur pour les startups. Voilà où se situe la ligne de partage. Un accélérateur, quel que soit son modèle, doit avoir un impératif catégorique et un seul : créer de la valeur pour ses startups. Pour paraphraser Kant : que le monde s’écroule (comprendre, que les investisseurs se rebiffent), cet impératif subsistera.

In fine et si l’on reprend la définition classique “startup = scale”, un accélérateur crée de la valeur quand il aide la startup à atteindre cet objectif, que ce soit par une infrastructure d’accompagnement, des outils hors compétition ou d’excellentes relations avec les VCs. C’est bien sûr cet aspect que la grande majorité des accélérateurs mettent en avant dans leur proposition de valeur, avec les variations infinies qu’une bonne com permet de faire.

…et un système d’incitations

Justement, dépassons la com et demandons-nous : quel est exactement le système d’incitations d’un accélérateur ? Maximiser le cashout à moyen terme de leur portefeuille d’investissements. Autrement dit, étant donnés la structuration et le modèle économique de la plupart d’entre eux, le système d’incitations se rapproche de celui d’un investisseur : c’est la sortie, l’exit.

Haha ! s’écrièrent d’emblée les esprits affutés. Comment peuvent-ils se mettre au service des startups si leur seul but est de tirer le plus de cash possible de leur minuscule participation ? La question, si elle mérite d’être posée, n’est pas plus originale que celle de savoir comment des entreprises dont le but est de maximiser leur profit vendent des produits et services qui apportent en même temps une valeur substantielle aux clients.

En dehors d’une réponse toute faite sur la fin nécessaire du capitalisme financiarisé et des économies de marché, la réponse se niche dans un mécanisme élémentaire de tout système capitalistique.

Le rapport de force. Elementaire, mon cher Watson.

Les rapports de force…

 


La dynamique est bien connue sur le marché du travail : lorsque la croissance est là, les entreprises veulent embaucher, ce sont donc les salariés et leurs représentants (les syndicats) qui ont la main haute sur les négociations des conditions d’emploi et de rémunération. Au contraire, quand tout va mal, les commandes ne suivent pas et les entreprises ne pensent qu’à geler les embauches ou licencier les effectifs en trop, ce sont elles qui ont l’avantage dans les négos. Pour que les rapports de force d’un système aussi fondamental que le marché du travail n’obéissent pas aux caprices des cycles économiques, on a créé le code du travail et la protection sociale, qui jouent le rôle de stabilisateurs économiques et sociaux.

L’écosystème startup est bien plus jeune et, pour le moment, moins essentiel à la paix sociale que le marché du travail, ainsi y a-t-il peu ou pas de “code de l’innovation” au-delà des plus classiques — et contraignantes — réglementations relatives à l’investissement.

Mais le mécanisme est le même : qui, entre les startups, les VCs, les accélérateurs, les grands groupes, détient momentanément le pouvoir d’imposer ses conditions aux autres parties ? Si les rapports strictement numériques jouent un rôle, un déterminant semble plus fort encore : le désir. C’est que les startups, dans le monde où le rôle de fétiche est tenu par la monnaie, et donc par les VCs, en sont venus à concurrencer à ces derniers ce rôle stratégique.

Dans la Valley, les choses sont à peu près claires : il y a plus de désir et d’argent pour les startups que celles-ci ne sont en mesure d’absorber. Dans cet écosystème que Carlos Diaz, fondateur de The Refiners, a qualifié de “Florence du 21ème siècle” lors du récent Inclusive Tech Summit, ce sont les startups qui font la pluie et le beau temps. Les accélérateurs qui ne créent pas de valeur pour les startups ont peu de perspectives de survie, et leur réputation sera vite ternie par le téléphone arabe dont l’efficacité est redoutable.

Et en France ? Certes, si notre French Tech nationale a connu une percée remarquable ces dernières années, nous n’en sommes pas encore au niveau de la frénésie SVéenne, loin de là (sur AngelList, on compte près de 30k startups dans la seule Vallée contre 4,5k dans toute la France pour des valorisations moyennes respectives de 5M$ et 3M$). Idem pour les levées de fonds : l’afflux de capitaux vers les startups françaises ne leur permet pas encore de lever 5 millions en un claquement de doigts.

Bref, l’écosystème n’ayant pas encore atteint sa pleine puissance, les accélérateurs, en toute logique, ont un rôle à jouer, non seulement pour former, accompagner et mettre en relation, mais encore pour créer une “infrastructure entrepreneuriale” nécessaire à un écosystème qui se porte bien.

Peu importe la qualité de chaque accélérateur pris séparément. Ce qui compte, ce sont les synergies et externalités tissées, sorte de chaos créatif qui fonctionne comme un système d’intégration pour de jeunes startups qui débarquent, hagardes, sur un marché en effervescence.

Dans ce contexte, plus est mieux : dans une industrie qui n’a généré que peu de réussites incontestables (entendons par là des entrepreneurs d’une première ou seconde génération qui auraient réussi, gagné beaucoup d’argent, auraient fait un exit et se sentiraient l’envie à leur tour de soutenir et d’investir dans les plus jeunes projets), on manque cruellement de mentors et d’investisseurs de haut niveau. Et tant pis pour la qualité inégale : l’écrémage aura bien le temps de se faire.

… la poule et l’oeuf

Cet argument ne trouve pas grâce aux yeux de tout le monde. Précisément parce que l’information est asymétrique et que l’écosystème des startups devient un marché à occuper, il attire non seulement les entrepreneurs chevronnés qui cherchent à redonner au système dans une démarche en partie désintéressée, mais aussi son nombre d’opportunistes. Or, l’information sur un marché en développement étant imparfaite, et les startups n’ayant pas toutes les cartes en mains — track record, réputation, communauté, plateforme interne — pour trier les citrons pourris des patates saines, nombre de startups se trouvent attirées par les sirènes trompeuses de promesses dont il est impossible de vérifier le bien-fondé.

Pour Nicolas Colin, cofondateur de The Family, c’est bien là le problème central : « Les incubateurs/accélérateurs sont trompeurs pour les observateurs extérieurs : on pense que c’est une première pierre car ils interviennent au début de la vie des entreprises. Mais en réalité, c’est exactement l’inverse : ils sont plutôt la touche de finition d’un écosystème déjà grand et sain, dans lequel on cherche à optimiser les premiers pas des nouvelles générations qui se lancent. »

Si les startups sont les chercheurs d’or, les accélérateurs joueraient alors le rôle des vendeurs de pelles, alors qu’on aurait bien besoin d’eux à la sortie de la mine lorsqu’il faut trier, organiser, stocker, transporter, et bien sûr, négocier.

Il est bon de noter ici que ce point n’est pas que franco-français, mais se pose un peu partout, comme à Singapour, qui a aussi connu une flambée sans précédent de la scène startup ces dernières années, qui suscite aussi des questionnements sur les excès des accélérateurs.

Vous pouvez répéter la question ?

 

via GIPHY

A notre question initiale, donc — y a-t-il trop d’accélérateurs ?– on répondra à la normande : oui et non.

  • Oui, il y probablement trop d’accélérateurs qui ne sont pas là pour de bonnes raisons, cherchant à naviguer sur une mer très favorable aux startups, notamment en termes de levées de fonds et d’engouement des grands groupes.
  • Non, il n’y a probablement pas assez d’accélérateurs qui créent une valeur exceptionnelle sur notre marché. Sinon elles ne seraient pas si nombreuses à postuler, chaque année, dans les célèbres accélérateurs du monde entier; sinon le tout jeune Techstars Paris, fort d’une marque mondialement reconnue, ne serait pas en train d’étouffer sous le nombre de candidatures.

 

Au risque de nous répéter : un accélérateur n’a pas de valeur intrinsèque, indépendamment d’un écosystème. Il n’a de sens et ne se définit que par rapport à l’ensemble des acteurs et relations qui sont tissées dans un milieu donné, avec ses VCs, universités, institutions publiques et organisations de toutes sortes. C’est pourquoi Station F a très rapidement abandonné le oh-combien facile “plus grand accélérateur du monde” pour devenir un “campus”, à savoir un écosystème à part entière, une plateforme intégratrice de parties aux intérêts communs et divergents. Une infrastructure, en somme. Ecoutons Roxanne Varza : 

« Chaque programme est un incubateur en soi. […] L’ambition à station F, c’est vraiment de rendre l’entrepreneuriat plus accessible et de mettre tout un écosystème sur place, pour que les startups ne passent pas leur temps à aller chercher des ressources à droite et à gauche »

Rendez-vous donc dans quelques années pour reconsidérer cette question. En attendant, quelques questions que toute startup se doit de se poser avant de tomber dans les bras par trop concupiscents :

  • L’infrastructure, c’est tout : est-ce que le l’accélérateur a développé une plateforme et des outils internes exclusifs et exceptionnels ?
  • Pour qui roule l’accélérateur ? De quel côté de la table sont-ils lors des négos, les startups, ou alors les VCs et les partenaires corporate ?
  • C’est quoi, la term sheet ? C’est quoi la term sheet tacite qu’on ne voit pas ?
  • Qu’en dit-on ? Les bruits, les ragots, l’information : l’accélérateur est-il partie d’une communauté qui sacrifierait pas mal de choses pour aider ses pairs ?
  • Enfin, à la question que regardez-vous dans une startup, que répondent-ils ? Toute autre réponse que l’équipe, les gens ou les personnes est une mauvaise réponse.

 


Le petit coin de la pédagogie : comment un accélérateur gagne-t-il sa vie ?

 

Certains accélérateurs possèdent leurs locaux et les sous-louent à la manière d’une SCI, une société civile immobilière. Mais la plupart des accélérateurs parisiens s’appuient aussi, il faut bien le dire, sur le dumping à la sauce PIA / Paris Innovation, où la culbute consiste à donner une subvention à une startup qui entre dans un incubateur labellisé, qui facturera son accompagnement. Une partie des accélérateurs prend un pourcentage (1%, 2%, 5%, voire plus) dans le capital, avec tout un tas de formats différents (BSA, investissement direct, quasi gratuit, avec ou pas sortie prévue lors des premiers vrais tours). Une partie des accélérateurs lorgne aussi vers le B2B avec la mode des grands groupes souhaitant se rapprocher des startups, occasionnant ainsi soit des fees de service type consulting ou identification de « proies potentielles », soit en opération pour eux d’un accélérateur interne ou semi-ouvert.

Tendance intéressante à noter, la plupart des accélérateurs évoluent aussi vers un modèle de fonds. Dans le même temps, quoique plus lentement, les fonds VC classiques tendent à faire évoluer leur modèle pour être en capacité de capter une plus large bande du spectre d’investissement, et donc se dirigent vers les « poches de seed » avec, à terme, probablement un vrai modèle d’accompagnement de type « accélérateur ».

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